Cinéma – Faire la fermeture : des soirées d’adaptations

Au City : First Cow de Kelly Reichardt 

Charlyne Genoud | First Cow, de Kelly Reichhardt, fera dès lors l’objet de dernières projections au CityClub vendredi à 21h, samedi à 20h30 et dimanche à 16h. Sur le grand écran se meut un cuisinier américain, perdu dans la masse des pionniers de l’Ouest au début du XIXe siècle. Au milieu des terres sauvages de l’Oregon, Cookie rencontre un immigrant chinois avec lequel il lie un lien fraternel. Tous deux se mettront à la confection de beignets, au milieu de ces terres qu’envahissent petit à petit les pionniers en mal de leurs pays, et devenant de ce fait des clients en or pour les deux acolytes. Mais on ne fait pas de beignet sans lait, et il n’y a qu’une vache sur ces terres, celle du Chief factor. Un magnifique plan présente ainsi cet étrange personnage mondain, remontant le fleuve sauvage accompagné de sa vache (voir l’image), la first cow à pénétrer ces contrées, une absurdité en soi. L’animal rendra dès lors possible le désir de richesse des deux hommes dans ce nouveau monde au sein duquel les règles ne sont pas encore fixées, une forme d’american dream aux racines du capitalisme.

Intriguant prologue

C’est ainsi l’histoire d’une amitié qui traverse les époques aux vues de l’intriguant prologue de First Cow. Car tout commence de nos jours, avec un lent plan du fleuve que traverse une barge au rythme paisible, cher à la réalisatrice. Elle précise en effet lorsqu’elle parle de son film, qui frappe par sa douceur : « Aller plus lentement, c’est mon rythme naturel ». La tranquille cadence est ainsi posée dès ces premiers instants berçants dans la salle obscur du Cityclub. La bande son de ce premier plan, qui laisse entendre l’autoroute au loin, souligne l’appartenance de ces premiers instants au XXIe siècle par son bruit permanent. Au plan suivant, une jeune femme qui erre dans les bois avec son chien découvre deux squelettes. Reste à savoir à qui ils appartiennent, ce que le film qui suit laisse deviner par un suspense mesuré.

Adapté

Le film est tiré du roman The Half-Life de Jon Raymond, paru en 2005. L’œuvre littéraire décrit la complexe entreprise du cuisinier Cookie Figowitz sur une soixantaine d’années. Pour son film, Kelly Reichardt a réduit de beaucoup l’intrigue originale en conservant uniquement ce qui se passe sur les terres de l’Oregon, qui forment fréquemment le décor de ses films avec Old Joy en 2007 et Wendy et Lucy en 2009 notamment. Le prologue amène au film un récit cadre particulièrement fascinant dans le cadre d’une adaptation puisqu’il en souligne le contexte de sa réalisation. Une fascinante manière d’introduire son propos et de le conclure sans dire un mot.

L’œil à images

Sans dire un mot semble être un bon syntagme pour First Cow, qui est une prouesse d’usage du langage cinématographique. Les mouvements de caméra par exemple, lorsqu’ils prennent pour objet l’humble cuisinier, se calquent sur cette humilité pour se faire discrets. Il s’agit ainsi de suivre avec tendresse ce cuisinier proche de la nature, qui s’adresse calmement à la vache qu’il trait chaque nuit pour l’élaboration de ses beignets. Par opposition, une fois entrée dans la maison richement ornée du chief factor, la caméra prend ses aises, et effectue des mouvements plus complexes, à la manière d’un œil qui s’adapte et saisit en profondeur les personnages auquel il a affaire.

First Cow, (Kelly Reichardt, 2019). 121’ – A voir au CityClub de Pully, vendredi à 21h, samedi à 20h30 ou dimanche à 16h. 

Mot-valise

A la cinémathèque : Martin Eden avant qu’il ne soit trop tard

Une autre adaptation fera sa dernière apparition ce week-end : il s’agit de Martin Eden de Pietro Marcello. Le réalisateur, qui faisait l’objet d’une rétrospective cette année aux Visions du réel, a même donné une masterclass accessible depuis le compte YouTube du festival. Son film de 2019 combine images d’archives teintées et prises de vue récentes afin d’adapter l’histoire écrite par Jack London en 1909 au format filmique, et de le déplacer en Italie alors qu’il prend originellement place à San Francisco. Un film passionnant, probablement en partie autoréflexif, puisqu’il prend pour objet l’ascension artistique au milieu des conflits politiques du début du XXe siècle. C.G.

Martin Eden, (Pietro Marcello, 2019). 128’. A voir à la cinémathèque suisse, dimanche 4 juillet à 18h.