Cinéma – « Sweat » de Magnus von Horn

Exhibitionnisme sur pellicule ?

Charlyne Genoud | Sylwia Zajac est une star des réseaux sociaux. Mais à quoi ressemble la célébrité lorsqu’elle vient d’une omniprésence du monde dans son quotidien par le biais des réseaux ? Comment vit-on quand, il y a en permanence « une foule dans nos salons », comme le formule Mona Chollet dans son essai « Chez soi ? »

« Ne communique pas tes informations personnelles sur le web »

« Exhibitionnistes émotionnels ». C’est en ces termes que le réalisateur de Sweat Magnus von Horn parle de son objet de fascination : les influenceuses, ces stars 2.0 qui s’affichent en ligne et vivent de partenariats à des marques. Lorsqu’il évoque son film, von Horn apparaît comme un enfant curieux, un peu fan peut-être. Sa fascination semble être issue de sa propre inhibition, puisqu’il dit ne pas s’exposer sur les réseaux. Dès lors, on pourrait s’attendre à un film à la morale facile qui énumérerait les dangers des réseaux sociaux. S’ils y figurent bien au scénario, puisque le revers de la célébrité 2.0 y est violemment présent, le message ne s’arrête pas là. Le film semble en effet plus être dirigé par une volonté de redéfinir les réseaux sociaux que de les abolir. Ceci semble notamment passer par une reformulation de ce qu’est l’espace médiatique: bien que sa popularité soit issue des réseaux, Sylwia met un point d’honneur à être accueillie sur un plateau de télévision, ce à quoi elle accède finalement. Mais alors qu’une aigre présentatrice s’acharne à lui reprocher son exhibitionnisme, Sylwia n’hésite pas à laisser libre cours à ses émotions. La séquence semble ainsi témoigner de ce que l’exhibitionnisme des influenceurs peut avoir de bon, à savoir une proximité plus grande avec le public, qui permet aussi plus d’honnêteté, voire d’humanité. Les dangers et violences semblent alors être mis dans la bouche de ces porte-paroles de la chaîne, plutôt que dans celle d’internautes anonymes désœuvrés. Mais finalement, bien que tapies sous de plus jolis mots qu’en ligne, les violences sont les mêmes, sur le plateau ou sur la toile.

Sylwia Zajac, robe à sequins et multiples facettes

Jeux d’éclairages, jeu lumineux

Sylwia est au centre de tous les plans et au cœur du récit filmique comme de sa propre vie très égocentrée, qui l’empêche semble-t-il d’entrer dans les films des autres, les parcours du peu de gens dont elle croise le chemin et qui diffèrent du sien. En même temps, ce personnage solidement ancré nous laisse voir une multitude de facettes de sa personnalité, comme s’il n’y avait pas une, mais pleins de Sylwia Zajac, mettant en exergue la profondeur de stars dont on souligne trop souvent la superficialité. Un seul moteur donc au film, mais il prend de l’espace : tant par ses activités sportives qui la font remplir le champ avec ses nombreux gestes, que par la multiplicité de ses visages, Sylwia anime. Si l’on rencontre aux premières secondes de Sweat la Sylwia connue, sportive, hyperactive et frénétique, la séquence d’après nous montre sa version backstage, une jeune femme calme et discrète, qui se cramponne à sa nourriture en paquet. Drôle de jeu, par ailleurs, sur ce qu’elle ingurgite, puisque ces plats emballés reviennent à l’écran dans les mornes instants de son quotidien, alors que les moments partagés sur les réseaux s’accompagnent de délicieux smoothies protéinés. Après que nous ait été révélée une Sylwia candide au cours d’une réunion de famille difficile, la femme adulte resurgit en trombe, robe à sequins et regard colère, pour compenser. Mais là encore, au sein d’une même séquence, tant le jeu d’éclairage que celui de Magdalena Kolesnik permettent de nuancer les diverses aspects d’un personnage complexe. Le visage de l’actrice change ainsi radicalement d’un instant à l’autre. Si l’on a pu croire à la superficialité des influenceuses, Sweat semble détenir la clé de nos idées verrouillées.

« Sweat » de Magnus von Horn, 2020 – Pologne – Suède. 100’