Chexbres: la fête de cent ans de Conrad Charbon

Pierre Dominique Scheider  |  Monsieur Conrad Charbon fêtera ses cent ans le 28 juillet 2017 à l’EMS de la Colline de Chexbres. « Ah ! C’est vous le chroniqueur qui vient me cuisiner? » sourit-il en me voyant. « Oui, mais je ne vais pas vous manger ! » rétorquais-je. Le ton est donné.

C’est avec un immense respect que je débute ce petit interview secondé aimablement par sa fille Cosette. Cet authentique chêne vivant est né à Combremont-le-Grand et fait ses écoles à Lucens. Le régent de la «prim’sup» est droit et sévère, mais avec le seul défaut de ne pas aimer la gym. «Un vrai plot! Mais moi oui! J’aime la gym.» Et Conrad deviendra vite moniteur avec à la clé le brevet fédéral de gymnastique.

A l’âge de 16 ans, Conrad émigre en Suisse allemande à Aarwangen pour apprendre les métiers de maréchal-ferrant et de forgeron. «Mon patron était sévère mais habile. Il ferrait quatre pieds en moins d’une heure. On commençait à travailler deux heures avant le déjeuner et après une longue journée de dur labeur, hop au lit à 10 heures du soir! Pas question d’aller danser!» A la fin de l’apprentissage, il aurait bien voulu se mettre à son compte, mais les fonds manquent. En 1939, l’homme est mobilisé. Le voici maréchal de l’armée suisse à Daillens où il y rencontre sa femme, Liliane. «Nous avons eu deux enfants, Cosette et Bertrand.» A la fin de la guerre, comme il n’y a pas de travail dans son métier à Lucens, il est  tour à tour serrurier, carreleur. Pour finir, il trouve un poste dans la fabrication de fibres de verre, matériau d’isolation utilisé dans la construction. Le patron lui fait confiance. «Il me mit à disposition le local et les métaux précieux (platine, or et argent). Ainsi je pus mettre au point un nouveau produit très efficace.» «Vous avez de la bouteille, mais pas l’étiquette, vous devez retourner à l’école» lui lance alors le patron. Et c’est départ pour le technicum de Fribourg où il faut étudier même les samedis. Mais ça en vaut la peine. Conrad devient chef de fabrication et le restera jusqu’à sa retraite.

Amoureux de la montagne, mais pas de la montagne à vaches, «j’aimais la grosse varappe. J’ai fait tous les quatre mille mètres de la Suisse et plusieurs en France. J’ai grimpé le Kilimandjaro et un bout de l’Himalaya. J’ai marché, beaucoup marché dans la Cordillère des Andes.» Pour ses nonante ans, cet homme chamois gravit encore le Moléson!

Grand bricoleur, il construit quasiment lui-même la maison familiale. Il s’engage dans la politique locale: conseiller communal, président du conseil et finalement municipal. Un jour, à Lausanne, il rencontre le Général Guisan sur son cheval. «Monsieur  Charbon, veuillez inspecter la patte avant de mon cheval!», lui ordonne-t-il. Conrad s’exécute immédiatement. Il connaît son affaire, comme la vie qu’il a su si bien mener.

«Respect et repos, Monsieur Conrad! Vous l’avez bien mérité!» aurait pu lui souffler le Général helvétique du fond de son réduit céleste. Et que dure encore longtemps pour vous et pour l’humanité cette fête de cent ans! Chapeau Monsieur Conrad!