C’est à lire – Maltraitance envers soi et les autres, c’est normal ?

Anne Catherine Bruand, Jean-Marc Richard – Préface de Philip Jaffé – Editions Favre

Monique Misiego | Il y a des livres qui nous font du bien, d’autres qui nous laissent indifférents, et ceux qui nous donnent une claque. Mais monumentale la claque! Non que je ne sois au courant que la maltraitance existe. Mais les témoignages recueillis par Anne Catherine Bruand sont puissants de sincérité et nous mettent mal à l’aise parce qu’on sent que ce sont encore les victimes qui s’excusent. Qui se sentent coupables. Qui sont persuadées d’avoir fait quelque chose de mal. A l’heure où la parole se libère, les cas d’inceste sont mis à jour, les cas de harcèlement sexuel font la une des journaux people… Bientôt les mauvais traitements ? Quand on parle de mauvais traitements, ce sont des coups mais pas que. C’est aussi de la maltraitance psychologique, des mots répétés jour après jour, une dévalorisation totale de la part d’un parent ou d’un proche, des attouchements connus mais niés par la famille… Je me disais en commençant à lire ces témoignages que les grands-parents apparaissent souvent comme un refuge. Presque un réconfort pour moi, jusqu’au moment où je lis qu’un grand-père abusait régulièrement de ses petites filles que les parents envoyaient en toute bonne conscience passer le week-end chez lui. Comment se reconstruire quand on n’a connu que ça ? Comment regagner l’estime de soi ? Comment ne pas reproduire ce qu’on a subi sur ses propres enfants ? En se confiant à une personne proche, en dénonçant, et en demandant de l’aide à des professionnels mais le chemin est long et difficile. Le terme « libérer la parole » me dérange un peu je dois dire. Est-ce qu’une fois que les faits sont dénoncés, on repart tout joyeux comme si de rien n’était ? Si c’était aussi facile, ça se saurait ! Parce qu’en dénonçant une personne, on enclenche un processus qui va détruire une famille entière. Les victimes ont souvent le sentiment qu’elles se sont sauvées au détriment des autres. Encore une fois, cette culpabilité qu’on a jour après jour enfoui tout au fond du cerveau, bien au fond mais prêt à
ressortir au moindre signal. Ces témoignages parlent parfois d’un grand-père violeur, d’une mère alcoolique ou toxicomane, d’un père absent, de violences domestiques, de tromperies, de suicide, des faits déjà tellement difficiles à digérer pour un adulte alors imaginez un enfant qui n’a pas encore toutes les clés… C’est un tsunami! Ils sont douze à avoir témoigné, témoignages qui se veulent des mises en garde pour les cercles familiaux, les institutions, les écoles, les médecins, les services sociaux ou infirmiers, les voisins même ! Quand j’étais gamine, il y avait dans mon immeuble un garçon, fils d’agent de police, qui était méprisé par sa mère et régulièrement battu au ceinturon par son père. Tout le monde savait. Puisque moi gamine, j’entendais les cris de ce garçon, les adultes devaient entendre aussi. Personne n’a jamais osé intervenir. Nous nous devons d’alerter, ou de réagir. Les professionnels tenus au secret sont délivrés de ce secret dans l’état d’urgence. Où est l’état d’urgence ? Chacun y mettra son curseur. Mais on ne peut pas tourner la tête et ignorer. Ça, ça n’est plus possible. En plus de la préface de Philip D. Jaffé, psychothérapeute, quelques clés données par un psychologue, un rappel de l’obligation d’aviser l’autorité de protection de l’enfant, un petit rapport de l’OMS sur la maltraitance des enfants, le livre se termine par un répertoire d’adresses pour les victimes de ces maltraitances. Pour terminer, on sait qu’un quart des adultes déclarent avoir subi des violences physiques dans leur enfance, qu’une femme sur cinq et un homme sur treize disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance. La maltraitance dans l’enfance altère parfois à vie la santé physique et mentale de ceux qui en sont victimes et, de par ses conséquences socioprofessionnelles, elle peut au bout du compte ralentir le développement économique et social d’un pays. Alors si nous sommes confrontés à ce genre de chose, trouvons le courage de les aider… Ou d’alerter… Si ce livre pouvait aider à n’en sauver qu’un, ce serait déjà bien. A chacun de faire le reste…