C’est à lire – Les impatientes

Djaïli Amadou Amal – Editions Emmanuelle Collas

Monique Misiego | J’ai eu connaissance de ce livre en me promenant chez Payot, et je vis tout de suite que ce roman avait reçu le prix Goncourt des lycéens. Donc je suis en confiance, j’achète. Et je m’y plonge très rapidement. Et là, moi qui n’aime presque que le contemporain, je me dis que ce n’est pas possible, qu’elles ont dû lire ce livre pour un devoir d’histoire, parce qu’on est directement de retour au moyen âge. Et je suis polie. Pas de dates dans ce récit, donc libre à nous d’imaginer l’époque. Et je vous le dis tout de suite, on retombe dans le monde d’avant, on est il y a 1000 ans, période où le patriarcat était roi. Au fur et à mesure que je lis, les bras m’en tombent. Vraiment, je reste choquée de ce que je lis, persuadée que ce temps est révolu. Or, il se trouve que l’auteure passait à la télévision samedi soir, chez Ruquier, et qu’elle a précisé que tout cela avait encore lieu maintenant. Mon sang de féministe n’a fait qu’un tour, tellement je suis révoltée. En même temps, il faut être un peu naïve, je vous l’accorde, pour imaginer que la femme est respectée aux quatre coins du monde. L’histoire se passe au Sahel, chez les Peuls. Qui pratiquent la polygamie, avec un fond de violences conjugales, les mariages arrangés pour des filles de 15 ou 16 ans. Avec des hommes plus âgés bien sûr, ayant déjà femmes et enfants en nombre. La première femme du polygame est chargée d’accueillir la nouvelle épouse. Avec bienveillance. Sauf que ces nouvelles venues sont des ennemies qui vont diminuer l’héritage des enfants des premières femmes. Il règne dans ces « concessions », une ambiance de rivalités et de jalousies, qui ne doivent pas apparaître, il ne faut pas embêter le maître. L’auteure nous parle de trois femmes, trois histoires mais qui sont liées entre elles. C’est un roman polyphonique qui retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis que Hindou, sa sœur, est contrainte d’épouser son cousin. Patience ! C’est le seul conseil qui leur est donné par leur famille, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Et comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel ». Mais le ciel  peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes vont-elles se libérer ? Au-delà du contexte qui me révolte en tant que féministe, l’auteure veut dénoncer le mariage forcé, le viol conjugal et la polygamie. Elle sait de quoi elle parle puisqu’elle-même a été mariée de force à 17 ans. Elle brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel, mais pas que. C’est un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes. Née dans l’extrême nord du Cameroun, Djaïli Amadou Amal est peule et musulmane. Conteuse hors pair, elle a été lauréate du prix de la meilleure auteure africaine 2019 et du prix Orange du livre en Afrique 2019. Publiée pour la première fois en France, c’est une des valeurs sûres de la littérature africaine. Un roman révoltant, très bien écrit, que vous ne lâcherez plus. Et tiré de faits réels.