Balades d’été – 1
Promenons-nous dans les bois
Cet été, Le Courrier vous emmène marcher aux quatre coins du district. L’occasion de se dégourdir les jambes et de creuser un sujet qui surgit au cours de la balade. Première étape : de Mézières à Savigny.


Au cœur du Parc naturel du Jorat, l’itinéraire menant de Mézières à Savigny permet de s’enfoncer dans d’imposantes forêts, avant de traverser des champs de blé dorés. Une balade tout en contrastes qui passe par la borne des trois Jorats et réveille des histoires de brigands.

Premier arrêt : la Cure de Montpreveyres
Après avoir quitté Mézières, l’itinéraire traverse une première forêt qui s’ouvre sur le temple de Montpreveyres, construit en 1757. De l’autre côté du chemin, la cure a été établie à la place d’un prieuré fondé avant 1160 par l’ordre des chanoines réguliers de Saint Augustin dépendant du Grand-Saint-Bernard. Situé sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, le site accueille deux arbres aussi majestueux qu’historiques : un tilleul de 1788 et un hêtre de 1818.

Deuxième arrêt : la borne des trois Jorats
La borne des trois Jorats, qui marque la frontière de trois communes (Lausanne, Montpreveyres et Froideville) et de trois districts (Lausanne, Lavaux-Oron et Gros-de-Vaud), sait se faire désirer. Pour l’atteindre, il vous faudra faire une entorse au tracé de notre itinéraire et choisir les sentiers élagués, histoire d’éviter les tiques. Ce petit détour en vaut la peine !

Troisième arrêt : le sapin président
Non loin de l’étang de la Bressonne, le sapin président, domine son petit monde. Avec un âge estimé de 200 à 300 ans, ce conifère qui pointait à plus de 50 mètres a tutoyé le ciel et attiré la foudre à de nombreuses reprises. La dernière en date, en 1995, a donné lieu à un sérieux élagage de sécurité.
Et les brigands du Jorat, alors ?
Alors que le chemin s’enfonce dans la forêt, à l’ombre des vieux arbres, la chaleur se fait moins étouffante. Les papillons virevoltent et le ciel semble découpé par les futaies de hêtres et de conifères. On respire le calme et la tranquillité. Difficile d’imaginer aujourd’hui que les bois du Jorat s’apparentaient à un « centre opérationnel de brigands », comme lu au moment de préparer cette balade. La traversée, dit-on, se faisait au péril de sa vie, la faute à une troupe de brigands de grand chemin, sans foi ni loi, révoltés contre l’ordre social, et toujours prompts à détrousser, voire tuer, marchands et voyageurs.
Un mythe qui ne se confirme pas
« C’est un joli mythe qui a participé à construire l’identité vaudoise, mais qui ne se confirme pas dans les sources historiques », explique Lionel Dorthe, responsable des fonds anciens aux Archives de l’Etat de Fribourg et chargé de cours à l’Université. L’historien, qui a travaillé sur le sujet pendant une quinzaine d’années, a épluché des procès-verbaux d’interrogatoires et témoignages, consignés aux Archives de Lausanne et du canton de Vaud. En réalité seuls 14 % des actes de brigandage enregistrés dans le Pays de Vaud se situent dans le Jorat. Cela représente un acte de brigandage toutes les quatre années environ. « On est loin de l’infestation légendaire dont on parle parfois encore aujourd’hui, ou d’une bande criminelle organisée ayant sévi sur des générations », précise Lionel Dorthe.
En réalité, les brigands – et les brigandes car il y a eu des femmes aussi – sont souvent des individus isolés, parfois mariés, qui ont un travail fixe de tisserand ou d’employé agricole et que l’occasion transforme en larron. « Mes recherches montrent aussi que l’existence des brigands du Jorat n’est pas non plus liée à l’arrivée des Bernois. Il ne faut pas en faire des rebelles sociaux ayant un programme politique », ajoute l’historien.
Récupération politique
Alors comment ces bois, pas plus dangereux que les forêts d’Aubonne ou de la Paudèze, ont-ils gagné et conservé leur mauvaise réputation ? A l’époque, les gens croyaient à la dangerosité du Jorat, qui était en partie véridique et en très grande partie exagérée. Ces peurs ont été délibérément utilisées par les tenants du pouvoir pour consolider leur assise, puis ont été nourries par des récits narratifs, résume Lionel Dorthe, pour qui la construction du mythe fait partie intégrante de l’histoire.
Peuplé en deux vagues aux XIIIe-XIVe et XVe siècles par des immigrants venus de Haute-Savoie, le territoire du Jorat était alors perçu comme un « désert forêt » – une zone non christianisée, reléguée aux marges du monde connu, qui abritent brigands, sorciers et démons. La population, traumatisée par les guerres de Bourgogne, se méfie des nouveaux arrivants et compte sur l’évêque de Lausanne pour pacifier la région. Celui-ci en profite aussi pour affirmer son autorité car il est en conflit avec les bourgeois de sa propre cité.
Après l’invasion bernoise en 1536, la ville de Lausanne, alliée de Berne, devient une seigneurie plus ou moins indépendante qui obtient le droit de juger ses criminels. Et elle brûle de montrer son efficacité. « Dès qu’elle reçoit les prérogatives judiciaires, elle organise des purges et met immédiatement la main sur un ‘très dangereux brigand du Jorat’ », raconte Lionel Dorthe. Sous la torture, l’homme passe à des aveux spectaculaires. Les autorités font leur travail, certes, mais elles grossissent aussi le trait afin de prouver que cette nouvelle institution est compétente, qu’elle est capable de garantir l’ordre et de maintenir la paix, ajoute-t-il.
« Des briseurs de rêve »
Au XIXe siècle, les archives ouvrent leurs portes au public. Les érudits se mettent à rédiger des quantités de dictionnaires sur le Pays de Vaud. C’est là qu’on trouve les premières mentions du brigandage dans le Jorat et « tout un tas d’idées reçues, mais non vérifiées » sur ces personnages, comme le rôle décisif qu’auraient eu la religion et l’éducation dans l’éradication de ces brigands. « Une fois encore, les sources sont tordues pour valider un rôle », glisse Lionel Dorthe qui le concède en souriant : « les historiens et historiennes scientifiques sont des briseurs de rêves ».
En sortant de la forêt, le soleil filtre sans obstacle entre les branches et se réverbère sur la route asphaltée. L’air est chaud et épais. Si nos ancêtres se dépêchaient de traverser les bois pour éviter les brigands, on y flâne aujourd’hui volontiers des heures pour échapper… à la canicule.



