A la ferme du Bois-Devant – L’agriculture ouvre ses portes à la jeunesse
Chaque année, plusieurs centaines de jeunes Suisses posent leurs valises dans des fermes pour quelques semaines, par l’intermédiaire de l’association AgriViva. Reportage à Carrouge, chez la famille Bach Bourgeois, où l’on apprend à nourrir les bêtes, à vivre au rythme de la ferme… et où naissent parfois des vocations.


Devant la ferme du Bois-Devant, Joker, un chat noir et blanc, assis en travers du chemin, veille sur son territoire. Un peu plus loin, dans leur enclos, des petits veaux tendent le museau vers la barrière, à la recherche de câlins. « Le reste du troupeau est à l’alpage, pour échapper un peu à la chaleur caniculaire qui pèse sur toute la région », explique Sabine Bourgeois Bach, qui nous accueille avec un grand sourire.
A l’intérieur de la maison, la table du petit déjeuner est déjà dressée. Il est 8h30 lorsque Liv, quatorze ans, arrivée de Genève deux semaines plus tôt, rejoint la cuisine. Elle a déjà nourri tous les animaux de sa liste. « Je commence par les chats, puis les poules, les canards, les oies et les colombes, avant de passer aux chèvres et aux veaux », énumère-t-elle. Ce soir, son rituel sera presque identique, les chiens en plus. Entre les deux tournées, elle s’occupe du potager, nettoie les écuries et donne un coup de main où on a besoin d’elle.
Inclus dans le cursus scolaire alémanique
Liv est là pour découvrir l’univers de cette ferme vaudoise, qui produit principalement du lait dédié à la fabrication du Gruyère. Elle est l’une des quelques 650 jeunes qui, cette année, ont déjà effectué – ou s’apprêtent à effectuer – un séjour dans une ferme suisse par l’intermédiaire d’AgriViva. Cette association met en relation, depuis 80 ans, des jeunes de 14 à 24 ans avec des familles paysannes. Les vacances scolaires d’automne devraient encore faire grimper ce chiffre, qui avoisinait les 775 l’an dernier, indique Katharina Teuscher, directrice d’AgriViva.
Depuis quelques années, la tendance est plutôt à la baisse, moins par manque d’intérêt des jeunes que par manque de fermes d’accueil, en particulier en Suisse romande, où les places, très recherchées, sont régulièrement insuffisantes. Des élèves alémaniques de gymnases ou d’écoles de culture générale doivent souvent effectuer un stage social ou linguistique dans le cadre de leur cursus ; en choisissant la Suisse romande, ils combinent les deux aspects, détaille Katharina Teuscher. Et puis, historiquement l’association est plus connue et présente en Suisse alémanique, reconnaît-elle aussi.
Un projet familial
A Carrouge, la ferme du Bois-Devant accueille de jeunes stagiaires depuis fin 2023. « J’étais tombée sur une annonce d’AgriViva qui cherchait des familles disposées à recevoir toute l’année », raconte Sabine Bourgeois Bach. Le couple, qui a trois grands enfants dont deux qui suivent les traces de leurs parents, a aussi toujours eu des apprentis agricoles, mais l’accueil à la ferme, qui plus est toute l’année, demande d’avoir une autre sorte de disponibilité physique et mentale. « Beaucoup de jeunes, observe-t-elle en riant, arrivent sans savoir tenir un balai. Il faut réussir à transmettre les gestes, avec patience, et ça, ce n’est pas toujours gagné ».
Ces stages ne visent en aucun cas à tirer profit d’une main-d’œuvre bon marché, mais plutôt à offrir un aperçu de notre quotidien en intégrant les jeunes à notre vie familiale, insiste l’éleveuse. Celle-ci n’aurait jamais entrepris cette démarche sans l’engagement total de son conjoint, et si AgriViva ne s’occupait pas de toute la partie administrative en amont.
Un stage, diverses motivations
Pourquoi venir passer deux semaines dans une ferme durant ses vacances ? « Comme ça, juste pour découvrir », répond simplement Liv, qui n’a pas encore terminé l’école obligatoire. Les motivations sont aussi variées que les jeunes, complète Katharina Teuscher.
Certains viennent pour pratiquer le français, d’autres pour découvrir un métier ou tester une vocation naissante, d’autres encore simplement pour occuper des vacances ou faire une pause entre deux étapes de leur formation. Sabine Bourgeois Bach a reçu, un été, un franco-suisse-marocain qui faisait des études vétérinaires à Dakar. Lui a beaucoup travaillé avec les vaches mais, parfois, ses pensionnaires n’ont aucune idée du fonctionnement d’une ferme ou du rythme des bêtes, ajoute-t-elle.
Les animaux comme point d’entrée
Elle est néanmoins convaincue que le nourrissage des animaux est l’entrée parfaite pour en découvrir les rouages : la tâche est à la fois représentative, répétitive, mais aussi très sympa. L’éleveuse explique et montre les gestes et les quantités, puis observe la capacité de chacun à devenir autonome. « Il y en a, le deuxième jour, ils sont déjà prêts à reprendre le flambeau, d’autres ont besoin de plus de temps pour que le rituel soit acquis sans supervision. Je m’adapte et j’accompagne, le temps qu’il faut », dit-elle.
Cette progression varie aussi selon la maturité, la motivation, voire l’appréhension face à certains animaux. Mais « souvent, à la fin du stage, ils sont reconnaissants que quelqu’un leur ait fait confiance avec une tâche aussi importante », poursuit-elle. Elle peut même compter sur les animaux pour transmettre ce message, car, « ils apprennent très vite à qui il faut réclamer leur ration », rigole-t-elle. « Les veaux et les chats m’appellent dès que j’arrive le matin », abonde Liv.
Le reste de l’organisation se décide chaque matin à déjeuner, quand toute la maisonnée se retrouve autour de la table. Les tâches sont réparties en fonction de la météo et des besoins de la ferme. « C’est aussi cela le travail paysan : rester flexible d’un jour à l’autre », résume Sabine Bourgeois Bach.
Le début d’une vocation
Pour certains jeunes, le séjour dépasse largement le simple stage. C’est le cas d’Alice, Tessinoise de 19 ans. Elle connaît bien la ferme du Bois-Devant pour y avoir effectué quatre séjours. « La première fois, c’était au hasard, je voulais juste essayer quelque chose de nouveau », raconte-t-elle. Puis, elle y a pris goût au point d’y revenir et d’être aujourd’hui certaine de vouloir faire de l’agriculture son métier, alors que rien, dans sa famille, ne l’y prédestinait.
« C’est trop beau ici et la famille est géniale », confie-t-elle en repensant à ses différents séjours. Et puis, la ferme vaudoise accueille souvent plusieurs jeunes en même temps, « un vrai plus » dans l’expérience, estime Alice. « Il faut vraiment essayer », s’enthousiasme celle qui prépare son dossier pour intégrer une école d’agronomie.
Difficile de dire si d’autres jeunes ont vécu une trajectoire similaire à celle d’Alice. « Nous savons que cela se produit, mais nous ne tenons pas de statistique sur le sujet », relève Katharina Teuscher. La directrice d’AgriViva est toutefois persuadée que ce programme permet de créer des ponts entre ville et campagne, entre générations et entre cultures. « C’est souvent une occasion unique pour les deux parties d’échanger avec des personnes issues d’autres cercles. Et de maintenir ces liens au-delà du séjour », affirme-t-elle.
Dans quelques jours, Liv rentrera chez elle. Pas de quoi inquiéter Joker, qui a repris son poste de surveillance avancé devant la ferme. Le chat sait bien que, quoiqu’il arrive, une nouvelle paire de mains viendra lui offrir croquettes et grattouilles.

Un nouveau site pour recruter
Fondée en 1946 dans le sillage du Plan Wahlen, lorsque la population était mobilisée pour aider les paysans à nourrir le pays, AgriViva fête cette année ses 80 ans. Pour améliorer sa visibilité, l’association a lancé un nouveau site internet et un nouveau portail de mise en relation. Les fermes peuvent désormais détailler les tâches qui attendent leurs futurs pensionnaires, de quoi permettre à ces derniers de choisir au mieux, précise Katharina Teuscher, directrice d’AgriViva. Les jeunes accueillis reçoivent un argent de poche symbolique, dont le montant varie selon leur âge: 12 francs par jour entre 14 et 15 ans, 16 francs entre 16 et 17 ans, puis 20 francs dès 18 ans. Le gîte et le couvert sont à la charge de la famille d’accueil.



