Le château d’Oron à la chandelle
Une fois par an, lors de quatre soirées d’hiver, le château d’Oron ouvre ses portes au public à la nuit tombée. Lumières éteintes, la visite s’effectue à la lueur d’un chandelier, l’occasion de découvrir le site dans une ambiance particulière.
Diane Zinsel | La visite à la chandelle est née de mon envie de proposer une expérience qui s’apparente le plus possible à celle que vivaient les habitants du château et leurs hôtes à la fin d’une journée hivernale, lorsque l’obscurité engloutissait les lieux », explique André Locher, président de l’Association pour la conservation du château, qui mène ces explorations depuis cinq ans. « Il ne faut pas s’imaginer qu’il y avait des chandelles dans tous les recoins, comme le supposent les films hollywoodiens. Cela aurait coûté beaucoup trop cher à l’époque. Mais, vous verrez, l’œil s’habitue bien à cette faible lumière », promet-il à la vingtaine de personnes qui s’élance à sa suite, éclairée par son chandelier à trois bougies, dans un premier escalier en bois. Attention aux marches, avertit le guide.
Les flammes se balancent dans l’obscurité de ce château qui surplombe les environs depuis le XIIe siècle. Une pièce après l’autre, dans la pénombre, la troupe tâtonne à travers huit cents ans d’histoire guidée par la voix d’André Locher. La demeure a été occupée par la famille Oron jusqu’à l’extinction de sa lignée en 1388, puis par les comtes de Gruyère qui, ruinés, doivent la céder à Berne en 1555. La cuisine, avec son immense cheminée, et son sol en molasse inégal, usé par des serviteurs affairés à préparer la pitance, témoigne encore de cette lointaine époque. « Vous remarquerez qu’il n’y a pas l’eau courante et que, malgré ses quatre mètres de hauteur, c’était probablement la pièce qui devait être la plus chaude, puisqu’on y cuisinait toute la journée au feu de bois », précise le spécialiste, alors que ses hôtes, emmitouflés de pied en cap, découvrent dans le foyer éteint et noirci des marmites suspendues et un tournebroche.
Les rénovations bernoises
Si cette pièce a peu changé depuis le Moyen-Âge, ce n’est pas le cas du reste de la demeure. Depuis que Berne a récupéré le château, il y a installé les baillis et leurs familles qui se plaignent en 1750 des éternels courants d’air et de l’impossibilité de chauffer la demeure. En réponse à leur demande, on agrandit les fenêtres, pointe André Locher en relevant son chandelier pour montrer les encadrements, on abaisse les plafonds d’un mètre et on cloisonne les trop grands espaces en chambres plus petites « qui font quand même entre 50 et 100 mètres carrés chacune », note-t-il.
La grande nouveauté prend la forme de poêles en faïence disposées dans chaque pièce. « Si vous étiez les patrons, vous aviez un chauffage central pour autant que quelqu’un, tous les matins, allume la quinzaine de fourneaux et passe son été à préparer les bûches pour pouvoir l’alimenter », ajoute-t-il, estimant la consommation entre trois cents et quatre cents stères de bois par année. Les baillis n’auront pas le loisir de profiter longtemps de ces belles rénovations : en 1798 la révolution vaudoise met fin à l’occupation.
Une bibliothèque du XIXe
Le balai des ombres animé par les chandelles rehausse la blancheur des plafonds et celle des nappes, tandis que les dos de milliers de livres reliés en cuir se mettent à briller au moment où le groupe entre dans la bibliothèque, petit trésor d’Adolphe Gaïffe, journaliste politique et littéraire, amis des fils Hugo et des frères Goncourt. « Grâce à lui, le château possède la collection la plus complète de romans publiés en France entre 1750 et 1815 que l’homme a pu racheter aux héritiers d’une princesse polonaise tout autant férue de littérature », raconte le guide. Aujourd’hui, cette bibliothèque est mondialement connue dans le milieu de la recherche. Outre les romans, on y trouve aussi des guides d’époque de Paris et de Londres, des manuels de mathématiques, de physique et des encyclopédies. Le catalogue complet est disponible sur internet.
André Locher qui connaît les lieux comme sa poche pour y évoluer depuis plus de quarante ans, rapproche parfois son chandelier de quelques tableaux accrochés aux murs des pièces. La petite troupe découvre une cascade de la Pisse Vache avant que son débit ne soit réduit par le barrage construit en amont, la vallée du Rhône et son fleuve non canalisé, des vues de Venise, de pâturages français, autant de souvenirs de vacances qui témoignent d’autres siècles. « Il faudra revenir de jour pour voir tous les détails, glisse le guide alors que l’exploration est sur le point de se terminer. Il est temps de revenir en 2026 et de rallumer la lumière ».







