Un air de déjà vu

Du village de Gustave Courbet au pays de Léonard de Vinci

Gil. Colliard | Avec la capacité de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, cette énergique arrière-grand-maman, qui vient de fêter son nonantième anniversaire, a accepté, mais sous couvert de l’anonymat, de nous livrer quelques souvenirs de jeunesse, alors que la seconde guerre mondiale embrasait le monde, et témoigner sa gratitude de pouvoir vivre la pandémie dans un cadre privilégié. 

Vergiate, Lombardie

Renvoyées dans leur pays d’origine

Issue d’une famille d’immigrants italiens, installés à Ornans dans le Doubs, lieu de naissance et de repos éternel du célèbre peintre et sculpteur Gustave Courbet, Liliane a pourtant vu le jour, le 9 avril 1930 en Italie. « J’arrivais après mes deux sœurs aînées. Mon père pensant que j’étais le fils qu’il attendait, envoya ma mère accoucher dans la maison paternelle en Italie, comme il était de coutume », relate-t-elle un sourire dans la voix. Petite fille, elle vivait comme tous les enfants de son âge, entre la maison et l’école. « J’avais 9 ans quand la guerre a été déclarée. Je me souviens de l’arrivée des Allemands dans notre village. J’étais chez ma grand-maman et nous les avons vus par la fenêtre. Nous n’avons pas eu de contact avec eux. Ils sont repartis comme ils sont arrivés. J’étais une enfant et je ne réalisais pas vraiment ce qui se passait. Bien sûr, il y avait le rationnement avec les bons nécessaires à l’achat des denrées » se souvient-elle. En 1941, sa vie prit un autre virage. Son père fut réquisitionné et envoyé en Allemagne pour travailler dans une usine. Le consulat refusant de renouveler leurs papiers, Liliane, sa mère et ses deux sœurs durent partir dans leur pays d’origine, l’Italie. Seule put rester au pays la grand-maman, jugée trop âgée pour être renvoyée. « Je suis restée, de mes 11 ans à mes 17 ans, dans le village de Vergiate en Lombardie. Ce n’était pas ma patrie, j’avais le chagrin de la France. Nous, les enfants, étions tristes, mais comme il s’agissait d’un petit village, nous n’avons pas trop souffert de cette période. Mes sœurs aînées qui avaient 14 et 16 ans travaillaient pour assurer notre subsistance. En 1947, ma sœur Janine et moi, toujours nostalgiques de notre patrie de cœur, avons, avec l’accord de nos parents, quitté l’Italie et le reste de la famille pour retrouver Ornans et notre grand-mère. Nous avons fait le voyage en train, nous étions attendues à la gare » se remémore la nonagénaire.

Encart publicitaire, 1923 – Région Bourgogne-Franche-Comté 

La Suisse sa nouvelle patrie

La jeune femme trouva un poste dans une fabrique de sous-vêtements pour enfants, à Ornans, où était également basée une succursale de la société suisse « Maschinenfabrik Oerlikon ». C’est là quelle fit la connaissance de celui qui allait devenir son époux en 1951 et qui allait l’emmener avec lui à Zurich. « Nous avons beaucoup voyagé, mon mari était monteur et nous allions d’un endroit à un autre. Je l’ai suivi jusqu’à ce que notre fille entre à l’école. Là, je suis restée à Zurich, où nous avons vécu 50 ans de bonheur. La famille de mon mari était adorable, j’ai appris l’allemand avec ma belle-mère, mais il faut dire qu’à l’époque beaucoup de monde parlait le français dans cette ville » convient-elle. Il y a une dizaine d’années, la fille de Liliane, qui a fondé une famille dans un petit village de la région, a rappelé ses parents auprès d’elle. Dans l’ancienne ferme, reconvertie en appartements, chacun a son indépendance, son chez soi, mais chacun est là l’un pour l’autre. De plus, de langue maternelle française, elle a su bien vite trouver le chemin de l’intégration.

Il ne faut pas prétendre trop, mais se contenter de ce que l’on a !

Veuve depuis 8 ans, Liliane a la joie d’avoir des petits-enfants et une arrière-petite-fille, une famille riche d’une belle entente. Comment vit-elle ces temps particuliers de confinement ? « Qui aurait pensé qu’il arrive une chose pareille ! Sommes-nous trop de monde sur cette planète ? Ici, je me sens privilégiée, il y a les champs, la forêt pour y faire une balade. Bien sûr, il y a les restrictions au niveau des contacts. Mais, je me mets sur mon balcon et regarde les enfants qui jouent dehors. Ma fille s’occupe du ravitaillement en faisant livrer ce qui nous est nécessaire. Il faut s’adapter. Tant que la santé est là, il n’y a pas de raison de se plaindre » dit avec sagesse celle qui estime avoir toujours rencontré la chance sur son chemin ou simplement, optimiste de nature, sait-elle la reconnaître !

Le château de Chillon – Gustave Courbet