Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Puis, après un moment:

– Voyez-vous, inspecteur, je n’arrive pas à imaginer qu’il soit arrivé quelque chose à mon frère. Notez, il ne pouvait pas ne rien lui arriver. C’est ainsi. Il arrivait quelque part, et il se passait quelque chose. Mais disparaître? Se noyer? Non, c’est impossible. Je peux même pas imaginer.

Elle tenait haut son verre, dans lequel le soleil teintait d’or le contenu.

– C’est ici? demanda-t-elle en désignant du verre la rive, au loin.

– A peu près, entre Treytorrens et le Clos des Moines. Mais ça reste à déterminer.

– Il est peut-être là, en dessous de nous ? Non ! C’est impossible, fit-elle avec énergie en secouant la tête.

Un nouveau verre fut versé, un nouveau silence.

– Avait-il des affaires en cours qui auraient pu ne pas plaire ? demanda Cordey.

– Des affaires? Quel genre d’affaires?

– Disons que ses comptes étaient dans le rouge.

– Evidemment, admit-elle.

Cordey se souvint d’une discussion sur les affaires de son frère, de sa compétence d’artisan, de son caractère bien trempé, parfois à contre-courant. Il se remémora également cette sortie : « Parce que vous imaginez une bande de barbus voler un bateau et kidnapper mon frère, là sous le Dézaley, sous le vignoble ? Tout un symbole !… »

L’inspecteur n’y songea pas non plus, à cette hypothèse. Mais il accomplissait son travail, posait les questions que d’autres poseraient méchamment ou ne poseraient pas. Le procureur, en tous les cas, se chargerait bien de le lui rappeler.

– Mon frère m’était très attaché, même si on se voyait rarement.

L’eau sombre du lac, presque immobile autour du canot, verte et mystérieuse, les portait silencieusement. Amanda tenait ses yeux baissés, tristes et magnifiques, comme si Lucien pouvait remonter et leur apparaître.

– Le procureur va me retirer l’enquête. Je n’y peux rien. Nous n’avons aucun indice, aucune piste, aucun témoin. Rien.

Cordey vida son verre et poursuivit:

– Je n’aurais pas dû vous le dire, mais c’est ainsi.

Amanda contemplait toujours les flots sombres du lac, comme s’ils allaient rendre un corps. C’était ça ou l’enquête au placard. A tout prendre, elle préférait le doute. Les jours qui passent prolongent l’espoir. Mais la mort, elle, vous arrache l’être cher. Elle vous arrache des larmes qu’elle ne rend pas.

– Un homme est assis et regarde les autres s’en aller. Et ceux-ci le regardent. Chacun regarde l’autre s’éloigner, dit Amanda. Ne vous éloignez pas, inspecteur. J’ai besoin de savoir. On a tous tellement besoin de savoir.

L’ex-inspecteur lui avait promis de ne pas lâcher l’affaire. Du moins pas comme ça. Elle avait été proche de lui. Il avait presque senti son souffle. Ses yeux rieurs qu’il aimait déjà ne riaient plus.

– Lui et moi étions plus qu’un frère et une sœur. S’il n’était pas mon frère, il serait l’homme de ma vie.

– On a parlé d’une Patricia Augsburg.

– Oui, c’est vrai. Un jour elle est partie. C’était bien après leur rupture. Elle m’est restée un peu attachée. On était jeunes, et entre filles… On n’avait aucune raison de s’en vouloir. On s’est écrit un moment. Puis un jour ça s’est arrêté. Je n’ai plus eu de nouvelles.

– Ça vous a étonnée?

– Oui et non. Vous vous rappelez cette époque. On a tous eu un ami, un camarade de classe qui part un jour sans donner signe de vie. A peine si on reçoit un jour une carte postale…

– Votre frère a-t-il eu des nouvelles?

– Je crois qu’il m’aurait dit.

– D’autres Patricia dans la vie?

– Oui, fit-elle. Une Canadienne. Elle s’appelait Jennifer. Pas vraiment belle, mais incroyablement fusionnelle. On a dû vous en parler. Ensemble, ils dégageaient quelque chose d’incroyable.

Amanda évoqua encore un peu cette relation finie, elle aussi, dans la douleur.

– Une dernière question, si vous permettez. Le trouble émotionnel, ça vous dit quelque chose?

– Le suicide? répliqua-t-elle.

– Si vous voulez. On surmonte un obstacle, puis deux, puis trois. Quand tout se retourne contre vous, que tout s’écroule autour de vous ou que tout vous est contraire, on peut finir par baisser les bras. Se tuer est une chose, faire en sorte de disparaître, c’est juste la porte à côté.

– Je n’y crois pas.

Elle sortit ses pieds de l’eau, rangea la bouteille vide et les verres dans son sac et démarra le moteur. Sur le chemin du retour, ils croisèrent la Brigade du lac. Amanda tira à elle la poignée des gaz et engagea le canot à couple contre celui de la police.

– Alors, commandant, du nouveau? demanda Cordey.

– C’est pas facile, le robot est au fond du lac. Un homme-grenouille l’observe d’en haut. Mais peut-être nous faudra-t-il l’aide des Genevois, de leur Gres (Groupe de recherches électroniques et subaquatiques) et de leur nouveau sonar à recherche acoustique.

– Ce n’est pas gagné, hein? Madame est la soeur.

– Désolé Madame. C’est vrai, c’est pas gagné. Nous poursuivons les recherches.

Non ça n’était pas gagné. Cordey pour revoir Amanda n’avait que le développement de l’enquête.

– De votre côté? avait encore demandé le commandant de la Brigade du lac.

– Pas grand-chose non plus, avoua Cordey. Un conducteur de chien de l’APOL… la recherche de témoins… les interrogatoires… On continue.

On avait relâché le canot qui s’éloigna à faible vitesse, emportant l’inspecteur, Amanda Jolle et son immense chagrin. Cordey sut alors qu’il ne lâcherait pas l’enquête, ni Amanda.

A SUIVRE…