Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

A-t-il jamais eu peur? demanda Amanda.

– La peur sert à se contrôler, à ne plus faire d’erreur. Alors oui, je crois qu’il a pu avoir peur quelques fois. Etait-ce le cas, ce triste vendredi du 27 juin 2003, et voulait-il s’abriter dans un port sans y parvenir? Qui peut le dire? Il n’acceptait aucune excuse en cas d’échec. Mais voilà…

– Un membre de cet équipage nous intéresse: Louis Lanz. Il semble qu’il ait perdu la raison. Une sorte de traumatisme, selon son ami Pictet. Vous connaissiez bien?

– Oui. Les deux d’ailleurs. J’ai entendu parler de ce choc, répondit évasivement la veuve. Une histoire douloureuse. Une de plus.

Elle tourna la tête, la pencha en regardant par la porte-fenêtre le jardin, la haie, le lac, songeant peut-être à ce passé vivace, pénible.

– J’ai encore une chose à vous avouer, dit-elle après un moment.

Elle se leva et prépara le café. De retour, le visage recomposé, elle leur avoua:

– Il y a huit ans, lorsqu’il fut établi qu’on ne retrouverait pas mon mari, j’ai mandaté un informaticien dont j’avais entendu parler. Il a tout arrêté pour se consacrer à sa passion: la recherche sous-marine. Il a conçu une sorte de robot subaquatique capable de déceler des épaves à plus de trois cent mètres de profondeur. Il a d’abord procédé à une recherche en surface à l’aide d’un écho-sondeur. Puis il a mis à l’eau son drôle d’engin. Nous avons sillonné une large surface entre Versoix et la rive gauche. Mais tout n’a pas été inutile. Il a découvert une épave, un scooter, fourni un kilomètre de bandes magnétiques, presque autant d’images données au Musée du Vieil-Ouchy, à l’EPFL, aux monuments historiques… mais on n’a pas retrouvé le corps de mon mari.

– Cet homme? demanda Cordey.

– Gilbert Paillex. Il vit toujours et vous confirmera. Il a aussi un site: www.sub-rec.ch. C’est d’ailleurs incroyable de se dire qu’il a photographié un Toucan par deux cent quarante mètres de profondeur. Un Toucan avec cabine, c’est plutôt rare, et sans les voiles!

Cordey approuva. Il avait une fois ou deux rencontré l’homme, un chercheur et un passionné du lac. Il avait aussi côtoyé un dénommé Wenger, plongeur, et d’autres de la police capables de descendre à cinquante mètres. Mais malgré tout, Morrens ne fut pas été retrouvé!

* * *

Il était un peu plus de midi lorsqu’ils quittèrent la veuve. Amanda suggéra de dîner dans un restaurant du vieux bourg. C’était une belle journée. Avec un peu de chance, ils trouveraient deux places sur une terrasse, face au lac. En chemin, elle prit le bras de Cordey.

– Que d’histoires, n’est-ce pas?

– Et toujours debout! fit Amanda. Un mari, un fils, peut-être aussi ce Louis. Tu n’as rien demandé au sujet des comptes bloqués, de l’avocat, de la longue procédure et de sa situation problématique?

– Je crois que c’était le bon choix, lui répondit doucement Cordey. On parle toujours d’une disparition, volontaire ou non. Pas d’une fuite. Fallait que tout soit crédible jusque dans ces détails.

– Détails? T’as de ces mots! Je crois que nous devrions retourner à Genève. J’aime la vieille ville, la rade et la Nautique, et il nous manque des informations.

– Tu veux encore nous faire voyager… lui dit Cordey à qui ce «nous» plaisait.

– Pas tout de suite. Je pense que nous avons quelques questions à poser à ta commanditaire. J’aimerais assez qu’elle soit aussi franche ou loquace que notre veuve.

– Tu crois qu’elle sait pour les trois semaines?

Ce même après-midi vers 14h, alors qu’ils quittaient la terrasse où ils avaient mangé des filets de perche d’un autre lac, mais au prix du nôtre, Cordey s’assit sur un mur du quai et appela Mme Morerod.

– Je sors de chez Mme Morrens, fit-il après s’être annoncé. Nous savons tous que la Semaine de la Voile commence un lundi et finit un vendredi. Dès le lendemain, le Toucan reprenait le chemin du retour pour une Cully-Meillerie, mais pas toujours. Nous tenons de Bordier qu’il est arrivé que le voilier reste à Genève jusqu’à deux ou trois semaines après les régates.

– En effet. Ils n’ont pas toujours couru à Cully pour des questions de temps ou de dates. Pareil pour le Bol. Et moi, pour des raisons que vous comprendrez aisément, je ne participais à aucune de ces deux régates.

– Oui, poursuivit Cordey, mais nous savons aussi que Jacques s’absentait trois semaines, dont seulement une pour votre semaine d’hôtel et de régates. On peut y ajouter le convoyage. Il manque en tous les cas un peu plus d’une semaine.

– Trois semaines, avez-vous dit?

– Oui. Je tiens l’information de Bordier et de Mme Morrens. Plutôt avant ou plutôt après la Semaine de la voile, ce séjour?

– Il me semble qu’il ne s’agissait pas de vacances, mais de travail. Il avait affaire aux Etats-Unis. Y faire quoi? Son métier sans doute. Il y avait peut-être des foires, ou visitait-il des clients?

– Ça reste à éclaircir, fit Cordey en ouvrant son calepin. Et il jouait de la guitare sur l’eau, n’est-ce pas? Pourquoi ne pas me l’avoir dit?

– Parce que ça n’a aucun rapport avec la disparition.

– Qu’en savez-vous? Ses absences peut-être non plus. Peut-être devrions-nous revoir nos conditions. A votre demande, je cherche à savoir ce qu’est devenu un homme dont on a perdu la trace il y a onze ans. Me parler de ce que vous savez de lui peut nous faire gagner du temps, limiter mes frais, donc vos dépenses.

«Donc, Jacques régate. L’équipage est fidèle au bateau. On retrouve à peu près toujours les mêmes. Edmond Pictet et Louis Lanz jusqu’à l’accident sont même de toutes les régates. La veuve a perdu son fils et un homme a perdu la tête. Votre escapade dure une petite semaine mais il s’en absente trois. On ne sait pas où il va ni ce qu’il fait. Et la seule chose que vous êtes en mesure de m’apprendre c’est que votre histoire dure depuis trente-cinq ans, une seule semaine par année. Vous ne faites cas ni du traumatisme de Lanz, ni de son remplacement par Bordier, ni du décès de son fils, ni qu’il jouait de la guitare sur l’eau. Quant aux suites de l’épave… Je vous invite donc fermement à revisiter vos souvenirs».

– Oui… Sans doute, je suis désolée.

– Maintenant, donc, Jacques jouait de la guitare? Comment?

– Plutôt bien. Même très bien. Une de ses premières interprétations sur l’eau était Seasons in the Sun. Je ne sais plus quand, mais au tout début. Il l’a rejouée en 2002. Je m’en rappelle parce que c’était la dernière fois. Il a même répété deux fois cet air: «Goodbye Michelle, my little one, you gave me love and helped me find the sun. And every time when I was down, you would always come around and get my feet back on the ground. Goodbye Michelle, it’s hard to die, when all the birds are singing in the sky. Now that the spring is in the air with the flowers everywhere, I wish that we could both be there.» Oui, je m’en rappelle comme si c’était hier.

– Une annonce? interrogea Cordey, comme cet adieu à une Michelle, en fait peut-être à vous ?

– Peut-être. Peut-être pas. Mais il m’a regardée d’une curieuse façon. Il avait un timbre particulier ce jour-là. Comme le chanteur qui a rendu cette chanson si émouvante! C’était un an avant sa disparition… Pouvait-on imaginer?

– Une dernière question si vous permettez. Morrens a peut-être prévu de faire une halte à Prangins, Nyon ou Versoix ce vendredi d’il y a onze ans. Vous a-t-il appelée, demandé de le rejoindre?

– Non, ni l’un ni l’autre. Nous devions nous rencontrer lundi à Genève, au Métropole. C’est là qu’il réservait chaque année. C’est là que nous nous retrouvions. C’est là que je l’ai attendu.

– Attendu?

– Oui, évidemment. Que croyez-vous? On avait rendez-vous, comme toujours. Je ne pouvais pas deviner!

– Merci, Madame, fit Cordey. Je ferai ce que je peux. Pensez tout de même à m’appeler quand vous aurez réuni vos souvenirs.

– Donc, vous prenez l’affaire en main, définitivement?

Après avoir raccroché, Cordey composa le numéro de Pictet. Il fallait qu’il soit à nouveau reçu.

* * *

A SUIVRE…