Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Le Bol d’Or, un mois plut tôt, avait craché un résultat sans appel. Cinq Toucan figuraient aux cinq premières places. Le départ de ce premier jour de la Semaine internationale de la Voile, ce lundi 22 juillet, allait être donné à 19h pour huit Toucan, onze 5.5 Metre, dix Lacustre, dix-huit Soling et dix-neuf Yngling : une grande édition.

Jacques Morrens était arrivé à bord de son voilier, seul comme il en avait l’habitude, ce lundi dans la matinée après avoir quitté Lutry la veille dans l’après-midi. Il avait inscrit l’équipage, réglé la finance d’inscription, avait salué les habitués et en avait accompagné quelques-uns au bar. Dans l’après-midi, après le dîner pris au restaurant de la Nautique, il s’était rendu à pied à son hôtel, à quelque distance du port, en longeant le lac. C’est à l’hôtel qu’il retrouvait Marie-Jasmine qui l’attendait, comme toujours et depuis 1968.

Ils s’enfermaient dans leur chambre et n’en ressortaient qu’à 17h. Ils traversaient le hall de l’hôtel, épanouis et heureux, et prenaient les quais par n’importe quel temps. Il leur arrivait de croiser d’autres navigateurs. Mais qui allait s’imaginer qu’il existait entre eux un amour indéfectible?

Ce jour-là, comme ils passaient devant une ancienne unité, un Requin abîmé et reposant sur son ber, que le volume du voilier les cachait de la foule, ils s’embrassèrent. Fougueusement. Se caressèrent.

Puis ils reprirent leur chemin. Parvenus à la Nautique, ils rejoignirent Lunaire et y préparèrent le voilier en attendant le reste de l’équipage. Edmond arrivait systématiquement à 18h, Louis peu après.

Aucun d’eux, jusqu’à l’accident, ne manqua jamais une seule édition!

XIV, mardi 15 juillet 2014, suite

Cordey ne retournerait pas si volontiers à Genève. Quelles étaient les bonnes questions? Il savait désormais que la relation qu’entretenaient Jacques et Marie-Jasmine avait fini par être connue des membres de l’équipage. Il fallait rentrer à Moratel avec les bonnes réponses!

– N’avaient-ils jamais évoqué un futur? demanda-t-il à Bordier.

– Leur futur, c’était la Semaine. Nous, sur le voilier, on naviguait. Mais n’oubliez pas que je suis entré tardivement dans l’équipage des Semaines de la Voile. En public, ils avaient une conduite irréprochable.

– Mais, à l’hôtel, ne risquaient-ils pas de faire des rencontres, disons… inopportunes?

– La Semaine de la Voile n’est en principe fréquentée que par des Genevois ou des riverains qui rentrent le soir chez eux. Et vous connaissez la discrétion des grands hôtels…

– Queen! fit le fou.

– Queen? répéta Cordey.

Et Louis fit à nouveau silence. Un silence opaque où chacun se regarda.

Parisod se rapprocha, lui prit l’épaule et le dirigea doucement pour qu’il lui fît face.

– Queen, murmura le vigneron, guitare.

Louis joignit le geste à la parole et mima un guitariste en répétant: «1972. 1972!» Bordier s’approcha. Louis était retombé dans son mutisme.

– 1972? C’est sauf erreur l’année où Jacques a vendu son 5.5 Metre et reçu Lunaire qui portait le numéro cinq inscrit dans la voile. Il nous avait invités à bord. Nous étions subjugués. C’était une bête de course. Le soir, après avoir fait connaissance du voilier, nous avons tous mangé au restaurant de la Nautique. Marie-Jasmine y était aussi. Je crois que c’est la seule fois où je l’ai rencontrée en dehors de la Semaine de la Voile.

– S’est-il passé quelque chose de particulier? demanda Cordey.

– Non, pas que je sache.

Bordier se leva et revint quelques minutes plus tard avec une photographie.

– Voyez, Louis était assis en face de Marie-Jasmine, Jacques à sa gauche. A sa droite Edmond et en face de lui le constructeur naval. Je me trouvais face à Jacques.

– Rien de spécial? Alors pourquoi 1972? Un autre événement?

– Désolé, je ne vois rien d’autre. Mais à un moment Marie-Jasmine s’est levée. Elle paraissait contrariée.

– Jacques s’est-il levé, lui aussi? Sont-ils sortis?

– Non. Elle est partie et n’est revenue que plus tard. Je crois qu’elle a manqué le dessert. Peut-être avait-elle vu quelqu’un? En fait, nous ne parlions que bateaux, régates et Lunaire.

– Quand cette livraison a-t-elle eu lieu? demanda Cordey en notant «bringue de MJM en 72 à la Nautique».

– Je ne me rappelle pas la date. Mais le restaurant ferme le soir en hiver et venait de réouvrir. Peut-être au début du printemps? Le constructeur naval pourrait vous renseigner.

– OK. On sait à présent que Marie-Jasmine et Jacques se sont vus au moins une fois en dehors des régates, avança Cordey. Mais Queen? Le groupe? Le nom d’un voilier?

– Peut-être, mais pas d’un Toucan. A ma connaissance, aucun ne porte ce nom.

– Vous êtes plutôt affirmatif.

– En effet. Nous formons une association. On se retrouve, d’années en années, à une vingtaine de rencontres. Certains sont des fidèles absolus du circuit, d’autres ne viennent que de temps à autre. Queen, le nom d’un Toucan, ça me viendrait à l’esprit. Ça se saurait.

Amanda s’était avancée. Elle faisait face à Louis, muré dans son silence et ses équations. Elle le regarda dans les yeux. Il ne voyait pas, fixait un point par-dessus et au-delà de ses cheveux blonds.

– Rappelez-vous, dit-elle tandis que l’ami vigneron mimait le guitariste. Ça pourrait-il être le groupe pop?

– Peut-être, dit Parisod. Il m’a semblé éveillé, l’espace d’une seconde. Comme beaucoup de jeunes de notre époque, j’ai gratté un peu. Mais le groupe Queen n’était pas connu en 72. En 72, ils enregistraient. Leur premier disque n’est sorti qu’en 73, précisément sous le nom de Queen. Queen II est sorti en 74.

– Quel rapport?

– En effet, admit Bordier. A l’époque, en 72, nous avions vingt-six ans. Nous étions tous contemporains. On ne peut pas dire que les débuts musicaux de Queen nous parlaient déjà. On écoutait Pink Floyd, les Moody Blues, Procol Harum, Uriah Heep, Genesis, Aphrodite’s Child, Simon and Garfunkel… En Français Ferrat, Barrière, Dassin, Johnny, Polnareff. La guitare, c’est vaste. Désolé, je ne vois pas.

A tout hasard, Cordey nota dans son calepin «1972» et «Queen». Il verrait aussi les hits, comme on disait alors, de ces années-là. Mais il fut frappé, comme par une révélation, d’avoir également noté «guitare». Se pouvait-il qu’il y ait un nouveau rapport avec l’instrument? Jacques en jouait.

A SUIVRE…