Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

Après un long silence et s’être mouché le nez, le banquier poursuivit :

– Revenons au sujet. Louis n’a jamais répété le dernier mot de la question. Il est totalement hermétique.

– Peut-on essayer encore? suggéra Cordey.

– Guitare, murmura Parisod.

Rien. Le silence. Louis alignait les chiffres. Ses lèvres n’articulaient aucun son, mais on lisait dessus comme à livre ouvert.

– «Une corde brisée aux doigts du guitariste, et pourtant je vous dis que le bonheur existe», chanta Pictet.

– Oui? interrogea Cordey.

– Une chanson. Un poème d’Aragon chanté par Jean Ferrat. Je voulais suggérer une relation à la guitare. Qui sait  On gagne un jour, on perd le lendemain. La vie est faite de hauts et de bas. Mais le bonheur est linéaire. Notre ami Louis a sa corde brisée, mais il est heureux. Tous les jours que Dieu fait. Notez qu’il lui resterait cinq cordes, ça ferait encore assez. La corde brisée.

– Il m’entend donc? demanda Parisod. Voile.

Rien encore, sinon cet alignement d’équations incompréhensibles.

– Il vous entend, mais ne vous écoute pas. Il navigue dans ce fragile équilibre entre notre monde et le sien, entre nos règles et son milliard de probabilités.

– Régate, fit encore Parisod.

Toujours rien.

– Donc, si on pose la bonne question, reprit Cordey, on rapprocherait ces deux mondes.

– La réponse est dans la question.

– Posons la bonne question… : Jacques Morrens…

Le silence, les lèvres qui remuent. Puis un changement imperceptible. Louis avait cessé de compter.

– Jacques Morrens, répéta Cordey.

Louis ne voyait toujours personne, regardait au-delà des gens et des choses ses mondes infinis, ses chiffres colossaux, ses probabilités improbables…

– Elle est morte? finit-il par dire.

– Pourquoi voulez-vous qu’elle soit morte? lui retourna l’ex-inspecteur.

– Elle est morte.

– Non.

– Elle est morte! s’entêta le fou.

Le financier n’en revenait pas. Il semblait presque y avoir dialogue. Son regard se posait de l’un à l’autre.

– Elle est morte!!! insista Louis.

– Non, elle vit. A Lausanne.

– Naître et mourir. Elle est morte. Il est mort. Morte. Mort. Morte. Mort…

Le fou se tut. Il contempla ses doigts dont les mouvements rappelaient l’addition des nombres, les probabilités qu’un nuage se reforme à l’identique, qu’un son de Gary Moore ou la rencontre d’un Jacques avec une Marie-Jasmine… à l’infini dans l’infini… A jamais nul ne saura jamais.

– C’est fini, fit le banquier. Il ne dira plus rien.

– Guitare ?… Voile ?… Régate ?… Régate ?… Régate ?… articula Cordey, en vain. Jacques… Jacques…

Le fou ne voyait rien, ni lui, ni les autres, ni les meubles, rien. Le silence était ahurissant. Seuls ses doigts qui comptaient l’espace, le temps, les nombres.

Le banquier était perplexe.

– Quelque chose ne va pas? demanda Amanda.

– Au contraire. Je ne réalise pas les effets que vous développez sur lui. Presque une conversation.

– Ça ne s’était encore jamais produit?

– Jamais. Depuis l’accident je veux dire.

– Vous ne voulez pas en parler?

– Ce n’est pas une belle histoire, et qui n’a rien à voir avec la disparition de Jacques.

– Peut-être pas?…

– Laissons cela de côté, voulez-vous, fit le banquier.

Le banquier mettait fin à l’entretien. D’ailleurs les verres étaient vides. Le fou s’éloignait déjà. Il allait être midi, l’heure de manger. Son horloge interne sans doute. Il n’y avait pas de pendules dans le vaste salon. On pouvait être fou, ou génial, ou les deux. Mais le souci du commun des mortels l’emportait : la faim. Le banquier ouvrit la double porte du salon. Cordey et Parisod remercièrent. Amanda s’avança vers le financier.

– C’est important pour une femme. Tout est important pour nous. Plus que pour vous. Mme Morerod n’a que ce que vous venez de dire. Depuis onze ans, elle porte en elle cette symbiose disparue, ce monde devenu vide. Et c’est fini. Elle ne sait pas ce qui est arrivé à son amant. Elle veut savoir. Surtout, elle doit savoir. A l’heure du tout à l’immédiat… attendre un an, quand un mail vous rapproche en une seconde. Alors onze ans… Je suis une femme. Ces mots résonnent différemment en nous. Il me semble que je sais ce qu’elle ressent. Alors, si vous pouvez nous aider, faites-le. Vous êtes probablement l’unique personne qui le puisse. Qui puisse un jour nous expliquer pourquoi, ou comment est arrivé ce qui devait advenir.

Amanda ferma les yeux. Les hommes gardèrent le silence. Elle les rouvrit enfin pour dire:

– En trente-cinq ans, trente-cinq fois cinq jours, cinq nuits. Sans la moindre interruption. Une demi-année. Cent septante-cinq jours sur les douze mille jours et plus que comptent ces trente-cinq ans! Imaginez du peu quand toute votre vie tourne autour.

– Oui… je vois. Comptez sur moi, promit le banquier.

– Et s’il vous plaît, peut-être votre ami Louis peut-il nous aider, lui aussi?

– Sait-on jamais?

Les hôtes descendirent le grand escalier menant à l’entrée. Le majordome leur ouvrit la porte.

– Que fait-on maintenant? demanda Parisod quand ils se trouvèrent dans la rue face à l’imposant portail.

– Allons manger, fit Amanda. Il y a un restaurant au bout de la rue.

Assis à une table du Café Papon, dans la salle voûtée à l’ancienne, ils commandèrent une demi-bouteille d’un pinot gris de Dardagny, le chasselas ne figurant pas sur la carte. Parisod dégusta, trouva le vin élégant et flatteur tandis que Cordey notait sur son calepin: «1. Le garde-port du Port-Noir savait-il que JM allait arriver pour les régates ? 2. A quand le traumatisme de Louis? 3. Pourquoi Pictet ne veut-il pas en parler?».

– Excellent ce vin. Tu es avec nous?

– Désolé, fit Cordey.

Tous les trois trinquèrent en entre-choquant leur verre. Ils apprécièrent la relative tranquillité des lieux et sa fraîcheur. Ils pouvaient discuter au calme. La clientèle occupait la terrasse, à l’ombre de vastes parasols.

– Et alors, où en est notre ex-inspecteur?

– Il se fait vieux, lui répondit Cordey. Et je n’ai pas envie de mettre le nez dans de vieux dossiers.

– On pourrait demander à Schneider d’opérer en douce, suggéra Parisod.

– Ben… c’est justement ce que personne ne souhaite. Gardons ça entre nous, pour le moment.

En attendant le repas, Amanda proposa d’appeler Mme Morerod. Par chance, Cordey l’eut aussitôt au bout du fil. Il résuma la situation en deux mots et lui suggéra d’évoquer Louis Lanz. Elle se rappelait d’un être brillant, fin stratège, météorologue à la mémoire impressionnante et très lié au banquier.

– Il n’est plus tout à fait l’homme que vous décrivez. Le saviez-vous?

– On m’en a parlé. J’avais un peu oublié. On ne se voyait qu’à la Semaine de la Voile. Après la disparition de Jacques, nous ne nous sommes plus revus. Dommage, non? Nous formions un équipage exceptionnel, mais c’est la vie. Quand c’est fini, c’est fini.

– Vous ignorez donc ce qui a pu lui arriver?

– Une attaque cérébrale… c’est possible? J’ai entendu ça une fois. J’espère qu’on prend soin de lui.

– Il habite chez votre ancien ami commun, M. Pictet, qui semble en effet s’en occuper correctement. Vous rappelez-vous quand et comment ça a pu arriver?

– Non, pas précisément, mais quelle importance? Et quel rapport avec la disparition de Jacques?

– Que se passe-t-il? demanda Amanda lorsque l’entretien fut terminé.

– Elle admet que Louis ait pu avoir une attaque cérébrale. Ça reste à déterminer. Elle avait oublié, mais s’en est souvenue après coup. Elle prétend n’avoir jamais revu Louis ou le banquier. Louis a-t-il eu une femme, une compagne, des enfants? A l’époque des régates, il n’était pas accompagné. Il habite en tous cas seul chez son ami le banquier…

Cordey reprit son calepin et nota : «Louis Lanz: femme, enfants?»

– Et la guitare? demanda Parisod.

– Quoi la guitare?

– Si la théorie des répétitions propre au fou tient la route, c’est peut-être que la guitare est déjà apparue?

Cordey approuva. Il ressortit son calepin, l’ouvrit à la bonne page et ajouta en grand la suggestion. Il n’eut que le temps de le refermer. L’entrée leur était servie.

A SUIVRE…