Théâtre du Jorat, Mézières – Un air de Jaoui


Trois ans après son dernier passage en terres joratiennes, la comédienne et chanteuse Agnès Jaoui repasse par le Théâtre du Jorat le 3 juillet. Celle qui, jusqu’ici, avait axé sa carrière musicale sur des reprises de titres latino change cette fois-ci de registre pour perpétuer la tradition de la chanson à texte francophone. Une nouvelle page de la carrière déjà riche de celle qui a déjà démontré l’étendue de sa polyvalence, tant sur les planches de théâtre que sur les plateaux de cinéma.
On pourrait parler du prochain concert du Théâtre du Jorat comme d’une sortie totale de zone de confort. Agnès Jaoui, comédienne et réalisatrice césarisée, éternelle complice de feu Jean-Pierre Bacri avec qui elle a constitué, des années durant, l’un des duos les plus mythiques de l’histoire du cinéma français, qui décide, loin des caméras, de prendre le micro pour nous donner un récital de ses propres compositions. On pourrait aussi s’étonner qu’à plus de soixante ans, celle qui, du Goût des autres à Place publique, nous a davantage habitué aux marches du Festival de Cannes qu’aux Victoires de la Musique.
Ce serait pourtant ignorer la protéiformité de la carrière d’Agnès Jaoui. Car cette protocarrière musicale tardive ne sort certainement pas d’un chapeau magique. D’abord, Jaoui ne s’est pas improvisée musicienne sur le tard puisqu’en parallèle de sa formation de comédienne, elle a également perfectionné son chant à travers les cours du Conservatoire de Paris. Mais son succès fulgurant, tant au théâtre qu’au cinéma, a laissé pour quelques années ses ambitions musicales dans un placard. Un placard qu’elle a décidé de rouvrir en 2006 avec « Canta », son tout premier album, série de reprises hispano-lusophones. C’est dans ce registre latino, qui la mènera notamment une première fois en 2023 sur la scène de la Grange Sublime, qu’elle débutera sa carrière musicale.
Mais, artiste aux multiples casquettes, Agnès Jaoui ne pouvait vraisemblablement pas rester enfermée dans un seul carcan. C’est donc tout naturellement qu’après deux autres albums du même acabit, elle sort en 2024, « Attendre que le soleil revienne » dont elle ne se contente plus d’être seule chanteuse, mais dont elle signe également la musique et les paroles. Une triple fonction qui semblait aller de soi pour celle dont le sens de la phrase a su faire mouche dans ses nombreux scénarios et pièces de théâtre. Restait à transformer l’essai, l’attente étant légitimement grande.
Verdict ? Particulièrement plaisant. Là où on pourrait s’attendre d’une néo-artiste qu’elle ne fasse que se conformer à une tradition musicale française déjà en place, Agnès Jaoui parvient à faire de sa patte poétique quelque chose d’unique. Et si l’on décèle l’inspiration certaine de quelques grands auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française, celle-ci n’est pas plagiaire pour un sou. On y retrouve le souffle mélancolique d’une Barbara, la poétique subtile d’un Brel ou le plaisir taquin d’un Brassens. Et pourtant, c’est du Jaoui dans toute sa complexité, dans toute sa verve, dans toute sa sincérité.
Dans un monde où quand un artiste a trouvé sa voie, il semble bien souvent s’y complaire, Agnès Jaoui fait figure d’exception. Et bien péremptoire sera celui qui voudra confondre cette polyvalence avec une forme de papillonnage. Oui, la native d’Antony cherche sans cesse de nouveaux défis, mais non, elle ne laisse rien au hasard. Sa trajectoire artistique suit une cohérence qui force l’admiration. Car la poésie de l’autrice vient rejoindre celle de la scénariste. La mélancolie de la compositrice entre en résonance avec celle de la réalisatrice. Et la voix posée de la chanteuse est bien évidemment calée sur celle de l’actrice.
On entend bien souvent que les « monstres sacrés » du cinéma comme de la chanson ont bientôt tous disparu. C’est sans compter sur le talent et la verve d’une artiste comme Agnès Jaoui. Un talent qui, contrairement à ceux qu’on désigne encore sous cette appellation de plus en plus éculée, éclate non pas par une démonstration de force, mais par une voix qui marque, un art discret de la mélancolie et une façon subtile d’imprégner peu à peu les esprits.



