Théâtre du Jorat, Mézières – Falstaff et compagnie
Henry IV

la mise en scène d’Eric Devanthéry

d’émotions et de rebondissements
Dans sa tradition la plus suisse, le Théâtre du Jorat fait dans le compromis. Après avoir mis à l’honneur un texte de Molière en début de saison, le voilà qui enchaîne avec son équivalent du monde anglophone. Henry IV de Shakespeare sera à découvrir sur la grande scène de la Grange Sublime le 29 mai dans une mise en scène d’Eric Devanthéry.
Il y a des noms qui attirent autant certains qu’ils en rebutent d’autres. William Shakespeare est certainement de ceux-ci. La célébrité de l’auteur le plus joué du théâtre élisabéthain n’est certainement plus à prouver et chacune de ses pièces, qu’elle apparaisse en tête d’affiche du Théâtre Kléber-Méleau, du Globe ou même du spectacle annuel d’une compagnie amateure du fin fond de la Vallée de Joux, drainera par son seul nom une large audience de connaisseurs et de curieux. Mais nombreux seront sans doute aussi ceux qui craindront un texte vieillot, aux accents parfois abscons, et une prolifération de héros et d’anti-héros dont on ne sait plus vraiment reconstituer la généalogie.
Ces angoisses sont évidemment légitimes au moment de se frotter à ces pièces dantesques où se mêlent les intrigues, où les personnages sont nombreux et l’histoire souvent fort dense. Et quand la pièce en question n’est ni le tragique Hamlet, ni l’amusante Comédie des Erreurs, ni même le romantique Roméo et Juliette, il y a lieu de traîner quelque peu les pieds au moment d’acheter son billet. Et pour cause: il est peut-être plus simple de suivre l’intrigue de Rocky IV que celle de ce Henry IV.
Pour qui n’est pas spécialiste de l’Angleterre médiévale, il n’est pas exclu qu’assister à une telle représentation puisse avoir quelque chose d’effrayant. Pourtant, connaître par cœur les dates notables de la Guerre de Cent Ans n’est pas un prérequis ni pour assister, ni pour apprécier la nouvelle mise en scène d’Eric Devanthéry à la tête de la Compagnie Utopia.
Mais alors, que vient-on chercher en assistant à une pièce de Shakespeare, qui plus est en venant voir cet Henry IV? Premièrement, et avant toute autre chose, on y vient suivre une histoire. Car la première qualité de celui qui aura laissé son nom en postérité à la langue anglaise est certainement d’avoir su créer des récits pleins de rebondissements et de sous-intrigue devant lesquels palissent certainement les scénaristes contemporains les plus retors. Rebondissements, trahisons, histoires d’amour, de pouvoir, de justice, il y a quelque chose de Game of Thrones dans ces gigantesques pièces (3h30 pour cette version!).
Ensuite, si l’œuvre de Shakespeare a si bien résisté au temps, c’est surtout par sa capacité à soulever des problématiques humaines et sociales intemporelles. Si toute ressemblance entre les intrigues politiques d’Henry IV et des actualités récentes ne sont que purement fortuite, on ne peut tout de même pas s’empêcher d’y voir quelque chose de quasi prémonitoire. Parce que ces textes révèlent l’humain dans toute sa complexité, dans tous ses paradoxes et dans tous ses vices.
Des thématiques que nombre de metteurs en scène ont depuis su réactiver aux moments les plus propices. Dans le cas d’Eric Devanthéry, cela conférerait presque à l’obsession, tant l’œuvre du Genevois semble construite autour du grand dramaturge élisabéthain. Après La Comédie des erreurs, Les Joyeuses épouses de Windsor, Hamlet et La Nuit des Rois, il s’attaque cette fois-ci à un énorme morceau. A deux énormes morceaux, même, puisque Shakespeare avait initialement écrit cette immense épopée en deux pièces distinctes. S’y mêlent personnages historiques (Henry IV, donc, mais aussi son fils et futur successeur, ses partisans et ennemis) et figures de fiction qui y amènent une dimension farcesque, à commencer par Falstaff, personnage bouffon qui aura marqué l’histoire théâtrale et artistique de son empreinte, obsédant notamment Orson Welles qui lui dédiera un film en 1965.
Alors, à l’heure de trancher entre la soirée Netflix et la soirée Jorat, peut-être vous laisserez-vous tenter par cette série épique d’un autre temps, mais dont le seul fait qu’elle ait voyagé jusqu’à nous témoigne de sa qualité et de sa pertinence dans l’époque que nous vivons.



