« Pour l’éternité » – Parvenir à l’essentiel par l’artifice

« Pour l’éternité », de Roy Andersson

Charlyne Genoud | En observateur de la vie humaine, Roy Andersson a choisi de l’illustrer par une heure de plans fixes composés comme des œuvres peintes. Ce musée cinématographique fascine, à la manière des récits des Mille et Une Nuits dont il s’inspire. 

Les contes d’Andersson

Comme pour nous plonger d’emblée dans le rôle qui sera nôtre dans l’heure qui va suivre, Roy Andersson fait débuter son film avec une très belle scène d’un couple contemplant le monde qui s’étale à leurs pieds. Presque immobile, ce premier plan donne le ton d’un film qui semble jouer avec le niveau minimal des procédés cinéma-tographiques. Montage minimal, pas de mouvement de caméra : que des plans fixes avec un petit nombre de personnages qui s’expriment en peu de mots. Pas de hiérarchie ni de narration « classique », chaque scène est un petit bonbon que l’on déguste avant d’en goûter un autre. Les plans larges qui le composent permettent en permanence d’avoir conscience de l’environnement de la scène, et de voir les personnages évoluer à l’intérieur de ce dernier. Puisque les plans sont aussi lents que larges, la progression de la scène se fait tant par l’action que par notre propre regard. Le temps défile, et notre œil aussi alors qu’il se promène dans l’espace trop grand pour être assimilé en un coup d’œil. Il y a donc mille manières de voir pour l’éternité, et mille manières de se l’approprier.

Fins décors feints 

C’est dans cette grande immobilité que nous apparaît le lien avec le tableau, donnant au film d’Andersson une allure d’exposition picturale. Le principe du film semble en effet de montrer des peintures mobiles plus que des plans immobiles. Les couleurs froides et la perfection des décors viennent renforcer l’idée de tableau avant même que l’on comprenne qu’il s’agit de décors peints. Par ce biais, Roy Andersson nous propose une visite d’un monde parallèle qu’il a créé, et qui mène à l’essentiel de notre monde. Paradoxalement, c’est par ces décors parfaits que l’on en vient à se concentrer sur la substance des scènes. L’artifice au service du réalisme. Le lien que l’on peut faire entre le film et la peinture commence à la vue de ses décors, mais aussi par la composition léchée des plans qui fait écho à des œuvres peintes. L’énorme travail sur les diagonales et les points de fuite créent un effet très particulier, qui appelle en permanence l’horizon au sein même de la scène observée, comme pour signifier l’éternité que Roy Andersson thématise. Il y a ainsi un jeu perpétuel entre l’espace et le temps, puisque ce film n’avance pas linéairement dans l’un ni dans l’autre mais semble se balader dans l’espace-temps à sa guise. 

En peu de mots

La maîtrise absolue de Roy Andersson sur son film ne s’arrête cependant pas à l’image: les dialogues fonctionnement de la même manière puisqu’ils se font rares mais très significatifs quand ils paraissent. Le très peu de mots placés avec parcimonie induit une tension qui varie du cynisme à l’humour. Des scènes tragiques ou qui font sourire, mais rarement rire, comme lorsqu’un prêtre confie à un psychiatre qu’il a perdu la foi, et que ce dernier répond « oh mon dieu ». Puisque rien ne semble être laissé au hasard, le film est une mine d’or de petits messages cachés. Pour guider notre lecture des scènes, la voix over d’une femme précise ce qu’elle a vu à la manière d’une narratrice omnisciente. Sans doute en clin d’œil à Shéhérazade des Mille et Une Nuits, ses commentaires courts et incomplets amènent autant de précisions que de mystère.

Pour l’éternité, de Roy Andersson, Suède, 2019 – 78′, à voir au cinéma d’Oron les samedi 31.10, dimanche 1.11 et mardi 3.11

Les miroirs et autres surcadrages permettent à Roy Andersson
de ramener plusieurs scènes sur un même plan

Le spectateur est roi (Shahryar)

Pour ce long-métrage, Roy Andersson nomme comme première source d’inspiration les contes des Mille et Une Nuits. En Schéhérazade 2.0, le cinéaste souhaite à chacune des scènes de son film captiver le spectateur pour que ce dernier attende sans cesse de découvrir la suivante. Le pari semble gagné puisque l’étrange athmosphère du film induit une profonde contemplation, et en même temps une quête insatiable de compréhension. On croit vouloir
saisir où mène le film. En fait, cette attente est l’effet escompté par le réalisateur : cette volonté vaine d’embrasser le long-métrage métaphorise la vélléité de compréhension d’un monde intangible. En proposant un monde bien à lui, Roy Andersson nous fait prendre conscience de l’ampleur de ce qu’il y a à comprendre et à voir dans notre univers. Dès lors, l’éternité éduque nos yeux. Forçant le spectateur à observer des scènes parfois simples mais si bien construites qu’elles en deviennent extraordinaires, le spectateur en ressort avec un œil aiguisé sur le monde qui l’entoure. Chaque scène donne à la fois une impression de complet, et en même temps requiert et demande une suite qui ne paraîtra jamais. A chacun donc, en sortant de la salle de cinéma, de découvrir la fin de ces scènes par l’observation du monde. CG