Opinion – Pesticides et biodiversité : c’est l’alerte rouge

Philippe Barraud , Cully | Dans leur plaidoyer contre les initiative anti-pesticides, paru le 29 avril dans Le Courrier, les viticulteurs Badoux et Flotron posent d’emblée une question à laquelle la réponse devrait aller de soi : « Un sol irréprochable mais moins productif ? » L’état de santé du sol devrait être la priorité absolue de tout cultivateur, puisque la production dépend de la vitalité des habitants du sol – vers de terre, microfaune, champignons. etc. Au reste, nos viticulteurs le disent eux-mêmes : « L’agriculteur n’est rien avec une terre stérile. » La question de la productivité doit donc être secondaire, surtout dans un pays où la surproduction conduit à un gaspillage éhonté de produits alimentaires : 2,8 millions de tonnes par année ! Au reste, l’alternative « santé du sol contre productivité », est un faux débat : de nombreux exemples montrent que bien conduite, la permaculture sans intrants chimiques de synthèse a souvent un rendement supérieur, et de bien meilleure qualité ! Les gens de la terre commettent souvent l’erreur de se considérer comme les seuls connaisseurs de la nature, les autres étant des ignorants, des écolos dogmatiques ou des imbéciles. Et concluent qu’il faut donc « leur confier la nature ». Au vu du bilan catastrophique de la biodiversité en Suisse, dont l’agriculture chimique est largement responsable, ce serait bien la dernière chose à faire… Les vrais connaisseurs de la nature ne sont pas ceux qui exploitent la terre, trop souvent sans grande considération pour la nature, précisément. Je vois certes des viticulteurs bio qui s’émerveillent de la diversité florale de leurs parcelles, mais j’en vois surtout d’autres, et c’est la grande majorité à Lavaux, qui crament tout brin d’herbe rebelle au glyphosate. A propos du glyphosate, justement : MM. Badoux et Flotron nous disent que le glyphosate utilisé comme herbicide « n’est pas absorbé par l’homme. » Faux ! Des milliers d’études ont montré que pratiquement tout individu, du berceau au tombeau, porte du glyphosate dans son corps. Pour ma part, les analyses en ont trouvé dans mes cheveux. Et cela, bien après que j’eus retiré mes ruches de Lavaux, Roundup Country, dont je n’ai pas pu manger le miel. Car oui, le miel qu’on produit ici ne répond pas aux normes sanitaires et ne peut pas être commercialisé, car il contient beaucoup trop de glyphosate (trois fois la teneur tolérée). Les lobbies agrochimiques et leur obligé, le Conseil fédéral, ont beau dire que l’épandage de pesticides a diminué, le citoyen croit ce qu’il voit : des champs d’engrais vert qui tournent au rouge, et des parcelles viticoles férocement grillées. Sans parler de ceux qui réclament le retour des néonicotinoïdes, un poison particulièrement pervers pour les insectes. Il y a trop longtemps que la Confédération et le monde agricole nous mènent en bateau. Nos sols s’épuisent, nos eaux sont polluées, la santé publique est menacée, la biodiversité s’effondre, les insectes disparaissent et avec eux disparaîtront les oiseaux. Et on ne fait rien. La fuite en avant est la seule réponse. Il est urgent de dire que cela suffit, que c’est l’alerte rouge. Si nous ne voulons pas donner raison aux collapsologues – ceux qui pensent que de toute façon, c’est fichu – il faut impérativement dire oui aux deux initiatives anti-pesticides car elles sonnent comme notre dernière chance .