Mézières, Théâtre du Jorat – Quand résonne le chant de Corneille
Histoire d’un Cid

Jean Bellorini s’est fait une spécialité de remettre les classiques au goût du jour. Il met en scène la troupe du Théâtre National Populaire dans Histoire d’un Cid © Christophe Raynaud de Lage

les plus « classiques » de la pièce
Poursuivant sa tâche de rendre les classiques théâtraux accessibles et plaisants au plus grand nombre, le Théâtre du Jorat accueille, ces 28 et 29 août, l’équipe du Théâtre National Populaire de Villeurbanne pour Histoire d’un Cid qui verra la pièce la plus célèbre de
Corneille se mêler, entre autres, à Starmania et aux châteaux gonflables.
Quoi ? Le Cid ? Encore un classique ? J’entends d’ici les traumatisés des cours de littérature et autres progressistes en mal de nouveautés se lamenter à la vue du nouveau spectacle à venir au Théâtre du Jorat. Après Molière, après Shakespeare, après Zola, on est en droit de se demander : mais n’est-on plus capables de rien créer de nouveau ? Les grands auteurs seraient-ils tous à aller chercher dans les tréfonds des archives ? N’y aurait-il aujourd’hui personne pour écrire quelque chose d’intéressant et de nouveau ? Ne serait-il pas tranquillement venu le temps de mettre définitivement les alexandrins aux oubliettes ?
De la part de générations entières scolairement biberonnées à l’analyse de la métrique classique et du dilemme cornélien, on peut certes comprendre ce rejet a priori. Pourtant, c’est probablement là le résultat d’un problème structurel inhérent à une éducation trop superficielle à la littérature théâtrale. Combien d’ados, plus soucieux de leur émoi amoureux naissant pour leur voisine de table que des césures aux hémistiches, poussent des soupirs las dès la première réplique d’Elvire ? Combien d’entre eux pourtant, si on prenait le temps de leur montrer la fabuleuse intemporalité d’un tel texte sans les gaver de discours abscons, quitteraient les minables « tu veux sortir avec moi ? » pour des formules autrement plus élégantes ? Soyons raisonnables : peut-être pas tant que ça. Mais peut-être qu’assez d’entre eux pourraient au moins, au regard des malheurs du pauvre Rodrigue, relativiser l’énième râteau qu’ils viennent de se ramasser.
Car oui, si le langage s’est de fait adapté à la marche des temps, l’histoire de cet amour impossible pourrait tout aussi bien se dérouler aujourd’hui. De fait, de quoi parle Le Cid ? De cet obstacle substantiel que sont les parents dans une relation amoureuse. Et force est de constater que c’est là une thématique qui a traversé les siècles avec une constance certaine. Dans la pièce de Corneille, Rodrigue doit venger son père de celui d’Elvire, qui lui a fait subir l’humiliation d’un soufflet, autrement dit d’une baffe. Au risque de s’attirer le rejet de cette dernière. Combien d’entre nous, au moment de s’intégrer dans leur belle-famille, n’ont-ils pas vu à quel point ce passage pouvait être périlleux pour ne pas dire… cornélien ?
Le Cid, c’est ainsi l’histoire d’un amour que tout annonçait merveilleux et qui se voit gâché par des querelles interfamiliales. En quoi une telle thématique serait-elle éloignée de la réalité des relations sentimentales contemporaines ? Bien sûr, le pan tragique de la pièce exagère sans doute la grandiloquence des réactions. Mais à défaut d’un duel, le récipiendaire actuel de ladite gifle risquerait bien de régler une telle affaire au pénal. Pas idéal non plus pour apaiser les liens à la future belle-famille…
Et à ceux qui resteraient sur l’a-priori d’une pièce vieillotte, peut-être faudra-t-il rappeler que cette histoire est plus vieille encore. En effet, comme il était monnaie courante à l’époque, Corneille n’a pas sorti son intrigue de la cuisse de Jupiter, mais est simplement allé l’emprunter au dramaturge espagnol Guillén de Castro et ses Mocedades del Cid. Aussi, au moment d’en proposer une version toute remodelée ces 28 et 29 août sur la scène de la Grange Sublime, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne ne fait pas dans la redite. Il perpétue simplement une tradition aussi établie dans le théâtre que dans tous les autres arts : celle de reprendre des mythes et légendes bien installées dans la culture populaire et de les faire résonner avec les enjeux contemporains. Il prend surtout la pièce de Corneille, non pas comme un mode d’emploi, mais comme un matériau brut dont il fait une œuvre toute nouvelle.
Le philosophe médiéval Bernard de Chartres avait eu pour décrire ce phénomène ces mots devenus célèbres : « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » De Corneille à Molière, de Racine à Marivaux, aller voir des classiques, ce n’est pas dépoussiérer des meubles anciens. C’est profiter de leur perspicacité pour mieux comprendre notre époque et le monde dans lequel nous vivons.



