Médiation
Quand les chiffres apaisent le conflit

Laurent Damond, avocat | JaIls sont assis face à face, mais leurs regards se croisent à peine. Des années de vie commune derrière eux, une séparation et surtout un fils qui continuera encore longtemps à les réunir. Entre les deux, il y a surtout la question de l’argent.
«Je paie trop et à la fin du mois, il ne me reste presque plus rien». Monsieur a préparé ses chiffres. Chaque mois, lorsqu’il verse la pension, il a le sentiment de perdre une partie de sa liberté financière et il aimerait donc que la contribution d’entretien diminue».
En face, Madame se raidit. «Et moi? Tu crois que ça ne me coûte rien? Les habits, les repas, les transports, les sorties… Et puis, pendant toutes ces années, j’ai aussi fait des sacrifices pour la famille».
Le ton monte légèrement et les regards deviennent plus durs. Chacun écoute l’autre, mais surtout pour préparer sa réponse.
Je les laisse parler.
Derrière une discussion d’argent se cachent souvent d’autres rancœurs, beaucoup plus anciennes. Celles des sacrifices, d’une carrière parfois ralentie, des vacances payées par l’un ou des dépenses assumées par l’autre. Chacun tient une comptabilité invisible dont il est généralement le seul à connaître le solde.
Puis vient le moment de changer de terrain.
Je leur propose de poser les chiffres sur la table. Les vrais, soit les revenus, les loyers, les assurances, les impôts, les frais de transport et bien entendu, tout ce qui concerne leur fils.
Je prends ma calculatrice.
Nous faisons un premier calcul, puis un deuxième. Nous modifions une hypothèse, corrigeons un montant, ajoutons une dépense oubliée. Je leur montre ce que représente concrètement chaque scénario. Si la pension baisse de telle somme, combien reste-t-il chez Madame? Si elle demeure inchangée, de combien Monsieur dispose-t-il réellement à la fin du mois? Peu à peu, les feuilles se remplissent et, curieusement, la tension diminue.
Les chiffres ont l’avantage de ne pas avoir de mémoire. Ils ne connaissent ni les reproches, ni les disputes du passé et surtout, ils ne prennent pas parti.
Monsieur se penche sur le tableau. La pension qu’il trouvait si lourde ne représente finalement qu’une partie de ce que coûte réellement leur fils. Il découvre aussi que certaines dépenses qu’il imaginait couvertes par la pension viennent en réalité s’y ajouter.
Madame regarde à son tour les chiffres. Elle constate ce qu’il reste réellement à Monsieur une fois toutes ses charges payées. Elle réalise également que la somme qu’elle reçoit n’est finalement pas si mauvaise.
Un silence s’installe. Ce n’est pas encore un accord, mais ce n’est déjà plus un combat.
Les propositions circulent. Certaines sont immédiatement écartées, d’autres discutées, puis ajustées. Je refais les calculs. Chacun commence à regarder non plus seulement ce qu’il souhaite obtenir, mais aussi ce que l’autre peut réellement supporter.
Puis arrive ce moment particulier de la médiation où l’on sent que quelque chose vient de basculer.
Ils regardent une dernière fois les chiffres.
«Comme ça, je peux vivre avec», dit Monsieur.
Madame reste silencieuse quelques secondes. Puis elle acquiesce. «Moi aussi».
Personne n’a gagné et personne n’a perdu. Monsieur ne paiera peut-être pas aussi peu qu’il l’espérait. Madame ne recevra peut-être pas exactement ce qu’elle souhaitait. Mais ils ont trouvé ensemble une solution qu’ils comprennent et qu’ils considèrent comme équitable.
Leur fils n’était pas autour de la table, pourtant, c’est probablement lui qui a le plus gagné ce jour-là.
En médiation, l’argent est souvent le nerf de la guerre. Mais lorsqu’on accepte de poser les chiffres sur la table, de les comprendre plutôt que de les utiliser contre l’autre, ils peuvent parfois devenir exactement l’inverse, soit un instrument de paix.


