Médiation
Le Pardon

Ils ne s’étaient pas parlé depuis presque deux ans. Pas de dispute spectaculaire, pas de cris mémorables. Seulement une succession de mots trop durs, de silences mal interprétés et de fiertés blessées. Entre ce père et sa fille, le lien n’était pas rompu juridiquement, mais il l’était humainement et c’est souvent le plus douloureux.
Laurent Damond, avocat | C’est le père qui a sollicité la médiation, non pas pour avoir raison, ni pour revenir sur le passé, mais pour tenter de retrouver des contacts adéquats avec sa fille, simples et respectueux, à la mesure de ce qu’ils étaient encore capables de construire. La distance était devenue trop lourde et l’absence de relation, trop injuste.
Lorsqu’ils sont entrés dans ma salle de médiation, ils ne se sont pas regardés. Lui s’est assis droit, comme pour se protéger derrière sa fonction de père. Elle a posé son sac, les épaules tendues, avec cette détermination fragile de ceux qui veulent tenir sans savoir encore comment. Aucun des deux n’était venu pour « gagner ». Ils étaient venus parce que la situation était devenue trop difficile à porter.
Au début, chacun racontait sa version, les faits étaient connus, presque secondaires. Ce qui comptait, c’était la blessure. Lui parlait du sentiment d’avoir été rejeté, mis à distance sans explication. Elle décrivait un père trop présent, trop exigeant, incapable de comprendre qu’elle construisait sa propre vie, cela correspondait à deux récits parallèles, deux solitudes.
Puis est apparu ce mot que personne n’ose prononcer en premier : le pardon.
Pas un pardon théâtral, ni immédiat, mais un mouvement plus discret, presque intérieur. Le père a reconnu qu’il avait parfois confondu protection et contrôle. La fille a admis qu’elle avait laissé la colère prendre toute la place, jusqu’à couper le dialogue. Rien d’extraordinaire en apparence et pourtant, la pièce semblait soudain respirer autrement.
Le pardon, en médiation, n’est jamais une injonction, il ne se décrète pas. Il se construit lorsque chacun accepte de voir l’autre non plus comme un adversaire, mais comme une personne qui souffre aussi. A cet instant, la relation cesse d’être un champ de bataille pour redevenir un espace possible.
Ils se sont regardés pour la première fois lorsqu’elle a dit simplement : « Tu me manques ». Il n’a pas répondu tout de suite, puis il a hoché la tête : « Toi aussi »
Ce n’était pas une réconciliation spectaculaire. Aucun geste symbolique, aucune promesse solennelle, mais juste la décision de reprendre contact, d’appeler de temps en temps, de se revoir sans régler tout le passé en une fois. Revenir à quelque chose de normal, à une relation de père et de fille, imparfaite mais vivante.
Le pardon n’efface pas ce qui a été. Il ne supprime ni les mots prononcés ni les blessures ressenties. Il change leur place et permet de ne plus en être prisonnier. En médiation, il ouvre un passage, celui où la relation peut exister à nouveau sans être enfermée dans l’offense.
Ce jour-là, ils sont repartis ensemble. Pas côte à côte comme si rien ne s’était passé, mais avec cette prudence nouvelle de ceux qui ont compris la fragilité du lien. Ils avaient fixé un premier rendez-vous concret dans un café la semaine suivante, puis un repas, sans obligation de « tout régler ».
Le père n’était plus seulement celui qui avait raison. La fille n’était plus celle qui devait se défendre. Ils redevenaient ce qu’ils avaient toujours été, soit un père et sa fille, capables de se perdre… et de se retrouver. Et, parfois, cela suffit pour remettre la vie en marche.


