Médiation
Rester

Lorsque Pauline et Stuart se sont assis face à face, la tension s’est immédiatement installée dans la pièce. Pas une tension explosive, ni une colère ouverte, mais quelque chose de plus diffus, de plus lourd aussi, comme une fatigue ancienne, accumulée au fil des années. Ma salle de médiation les accueillait. Cet endroit n’avait rien de particulier, quelques chaises, une table basse et une fenêtre donnant sur la rue. Pourtant, pour eux, cette pièce comptait, elle marquait une tentative de plus, peut-être la dernière, pour ne pas rompre définitivement.
Laurent Damond, avocat | Pauline a posé son sac au sol sans précaution, comme on dépose un poids dont on n’a plus l’énergie de s’occuper. Stuart, quant à lui, s’est installé plus lentement, le dos légèrement voûté, les épaules rentrées. Ils se connaissaient depuis longtemps, quinze années de collaboration, de décisions communes, de réussites partagées aussi, avant que les désaccords ne deviennent réguliers, puis envahissants. Les reproches n’étaient plus précis, mais ils formaient désormais un bruit de fond constant, usant, presque épuisant.
Ils parlaient calmement, peut-être trop calmement. Les phrases étaient courtes, maîtrisées et presque prudentes. Chacun expliquait pourquoi l’autre ne comprenait pas, pourquoi la situation était devenue impossible, pourquoi il n’y avait, selon eux, plus d’issue raisonnable. A plusieurs reprises, leurs regards ont glissé vers la porte. Partir restait une option, une option simple, nette et définitive. Rester à la table de médiation, en revanche, demandait un effort conséquent.
Pauline parlait, mais son corps racontait autre chose. Ses mains se crispaient, puis se relâchaient, comme si elle retenait quelque chose à l’intérieur. Elle s’interrompait souvent, reformulait et hésitait. Je sentais qu’elle en disait moins que ce qu’elle souhaitait réellement. Stuart, de son côté, répondait avec méthode, presque mécaniquement et choisissait ses mots avec soin, comme pour se protéger.
Puis, Pauline s’est tue et le silence s’est installé, plus long que prévu et personne ne l’a interrompu. « Je suis fatiguée » a-t-elle finalement dit. « Fatiguée de devoir toujours expliquer. Je ne sais plus si je veux avoir raison. Je voudrais juste que cela s’apaise. »
Les mots étaient simples, sans accusation et sans stratégie apparente. Stuart a relevé la tête et il n’a pas répondu immédiatement. Lorsqu’il a repris la parole, son ton avait changé : moins défensif, moins préparé. Quelque chose avait changé.
La discussion n’a pas pour autant basculé et rien n’a été réglé sur le fond. Les désaccords sont restés, mais l’échange n’était plus un affrontement. Pauline et Stuart s’écoutaient davantage, les silences étant tolérés.
C’est souvent ainsi que la médiation avance. Non par des solutions immédiates ou spectaculaires, mais par de légers déplacements, presque imperceptibles sur le moment.
Lorsque la séance s’est terminée, aucun accord n’a été signé. Pourtant, personne ne s’est levé brusquement. Pauline a remis son manteau calmement et Stuart est resté assis quelques secondes de plus. Une nouvelle séance a été fixée.
La médiation ne garantit pas un accord, elle offre un cadre pour continuer à chercher. Elle permet de revenir s’asseoir à la table de négociation, plutôt que de s’éloigner définitivement. Parfois, il faut plusieurs rencontres pour que des options apparaissent là où il n’y avait jusque-là que des positions figées.
Rester à la table de médiation, ce n’est pas tout résoudre d’un coup. C’est accepter que le dialogue puisse continuer.
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