L’inalpe : une tradition en déclin

Vie à l’alpage

Thomas Cramatte | Connues pour leur tempérament vif et belliqueux, les vaches d’Hérens font la fierté du peuple valaisan. Pourtant, elles sont de moins en moins nombreuses dans les alpages. Cette race particulière demande un grand investissement et un savoir-faire unique. Avec des contrôles vétérinaires toujours plus stricts, l’obtention d’une Hérens décourage de nombreux adeptes à perpétuer la race, d’autant plus que le bovin est un faible producteur de lait. 

Les bêtes rallient l’alpage de Randonnaz à celui de Sorniot, à 2064 mètres d’altitude

Race mythique 

Benjamin Granges transmet la tradition à son fils

Cette vache montagnarde, aux pattes plus courtes que les traditionnelles Holstein ou Simmental, peut facilement grimper jusqu’à 3000 mètres d’altitude. Les fouilles d’un site archéologique de Sion avaient permis d’attester d’un crâne datant de 3000 ans av. JC. Emblématique pour son caractère joueur, la race d’Hérens est officiellement inscrite comme telle lors d’un concours en 1861. Très répandues en Valais, les Hérens ont pourtant connu une énorme diminution à partir de 1950, avec l’industrialisation de la société et l’exode rural qui en a découlé. Aujourd’hui, le bovin doit sa survie en grande partie aux traditionnels combats de reines et à quelques passionnés qui ne voudraient pour rien au monde élever d’autres vaches. « Autrefois, beaucoup de personnes possédaient une ou deux vaches. Aujourd’hui, les contraintes sont si nombreuses que les propriétaires se font rares. D’autant plus qu’elles produisent peu de lait », annonce Jean-Daniel Deléglise, vacher à l’alpage de Randonnaz, au-dessus du village de Fully. Si la vache d’Hérens perdure pour son côté folklorique, elle n’en reste pas moins une excellente marcheuse. Forgée par la montagne, elle se déplace aisément dans les terrains difficiles. Avec son caractère grégaire, sa conduite est plus aisée que les autres espèces, les grands troupeaux présentant une étonnante cohésion. « Ce n’est pas simple de gérer des vaches, cela représente une grande charge de travail et de ne pas compter ses heures. Mais les vaches nous le rendent bien », explique Jean-Daniel Deléglise aux côtés de Mirabelle. Pour ce passionné, il est important, voire même primordial, de monter les vaches à l’alpage au printemps. Car cette tradition de l’inalpe permet aux vaches de mieux se développer et accroît leurs gênes pour le combat.

Montée à l’alpage

Pour accéder à l’herbe des hauteurs, les vaches doivent d’abord suivre un protocole précis. « Une Hérens doit avoir vêlé ou avoir minimum 50 jours de gestation pour prendre place ici. Chaque vache doit être attestée par la Fédération suisse d’élevage de la race d’Hérens. Si ces conditions ne sont pas atteintes par une bête, elle reste en plaine et finit souvent par être amenée à l’abattoir », nous apprend Benjamin Granges, rabatteur pour cette inalpe. La race d’Hérens peut vêler une année sur deux, les vachers font tout leur possible pour que leur vache se reproduise dans les temps. Par amour pour leurs bêtes, ils dépensent parfois de grandes sommes d’argent pour y arriver. « Si une vache doit être amenée à avorter, nous n’avons pas le choix que de la désalper ». La transhumance de l’inalpe apporte de nombreux avantages, non seulement pour les bovins, mais également pour tout le biotope des montagnes. Les 48 bêtes qui rallient l’alpage de Sorniot, à 2064 mètres d’altitude, permettront ainsi de déposer un engrais naturel durant leur séjour estival. En piétinant les pentes escarpées, elles creuseront des ornières qui stabiliseront le manteau neigeux et feront diminuer le risque d’avalanche. « Si on me demande pourquoi je mène les vaches à la montagne, je répondrai simplement que c’est normal », ajoute Jean-Daniel Deléglise.

Jean-Daniel Deléglise se concentre pour entendre les cloches arriver

Reine des troupeaux

En Suisse, on compte environ 5400 vaches d’Hérens contre 120 taureaux inscrits dans le registre généalogique. Les combats auxquels se livrent naturellement les vaches témoignent de leur aptitude à se battre. « Il règne une hiérarchie stricte au sein d’un troupeau. Les hommes n’ont aucune main mise
là-dessus, ce sont les bêtes qui décident ». 
Car si, pour ces deux passionnés, elles sont toutes des Reines, il y a bien une sélection naturelle qui s’installe dans chaque troupeau. Beaucoup de propriétaires montent les vaches au mayen pour les préparer aux matches de Reine. Devenue populaire ces dernières années, la compétition pour obtenir le titre de Reine nationale est très convoitée. Le jour du concours, on observe plus de 10’000 spectateurs autour de l’arène. « Une fois devenu Reine, le prix d’une bête peut grimper au-delà de 100’000 francs ». Une valeur qui attise les convoitises et provoque même quelques drames. « Certaines vaches couronnées ont été empoisonnées », relate Jean-Daniel Deléglise. Pourtant, au-delà de toutes les exigences liées à la race, les vaches d’Hérens restent ancrées dans les traditions valaisannes. Plus qu’un emblème cantonal, elles ont un rôle essentiel dans le maintien de l’écosystème, tout comme les autres espèces animales. En dépit d’une année 2020 particulière, les traditions helvétiques ont encore de beaux jours devant elle. Car partout dans le pays, le folklore rassemble les citoyens et fait la richesse des lieux.

Source : FSEH

Les 48 vaches arrivent sur le sentier de montagne
On monte avant les bêtes pour vérifier 
que tout soit en ordre. 
Ici, Jean-Daniel Deléglise répare une barrière
Les vaches reprennent des forces avant de séjourner tout l’été à la montagne