Les rivières, ces miroirs.

« Les Rivières » Documentaire de Mai Hua

Charlyne Genoud | Le documentaire choisi pour le dernier CinéDoc de 2020 avait été repoussé à ce début 2021. Au programme en ligne de ce mois : « Les Rivières », parcours intime de la réalisatrice franco-vietnamienne Mai Hua, qui propose de reconsidérer ce qui lie chacun d’entre nous à nos aïeux.

Les chromosomes

D’une génération à l’autre se transmettent des caractéristiques physiques, rendant le lien familial perceptible par n’importe qui. Mais au-delà de ces éléments tangibles, il semble que certaines lignes directrices de nos vies se faufilent dans nos chromosomes pour programmer des parcours de vie qui se répètent, des écueils dans lesquels tombent les individus d’une même famille générations après générations. C’est du moins par ce présupposé que commence le documentaire de Mai Hua, qui croit à une forme de malédiction touchant les femmes de sa famille. Lors d’un long plan sur une feuille d’abord blanche, la jeune femme dessine son arbre généalogique en se plaçant au bout d’une lignée de femmes malheureuses en amour. Mais au-delà des constats sur son propre parcours, il y a une inquiétude : celle de transmettre cette malédiction à sa fille. Le parcours personnel entrepris pour éviter ceci constitue la trame narrative d’un documentaire qui se joue des codes, mêlant le rêve à la dureté de la réalité.

Long-courrier

Cette quête trouve son chemin par des allers-retours au Vietnam, où résident ses grands-parents ayant vécu à Paris toute leur vie mais qui sont retournés dans leur pays d’origine pour leurs vieux jours. Seulement le retour aux racines ne se passe pas comme prévu et les fait plus sombrer qu’émerger. Sa grand-mère atteinte d’Alzheimer va de plus en plus mal isolée dans un pays qu’elle ne connaît plus. Mai Hua et sa mère décident ainsi de la ramener à Paris. S’ensuit une émouvante scène de séparation entre elle et son mari trop malade pour faire le voyage. À l’issue du long-courrier, Marthe (sa grand-mère) recouvre miraculeusement la santé malgré ses 91 ans. De ce trajet et de ceux qui suivront, Mai Hua capture de nombreuses images qui lui servent à penser en voix off les liens trans-générationnels.

Rétablir le courant

Sans savoir trop ce qu’elle cherche, Mai Hua enregistre ainsi six années durant les allers-retours de Paris au Vietnam qui lui permettent de partager de longs moments avec sa mère, sa grand-mère et sa fille. De ces liens filmés et des nombreuses discussions qui les constituent émergent des secrets de famille. L’abandon se révèle entre-autre être un dénominateur commun de la vie de ces femmes. Délaissée par sa mère lorsqu’elle était jeune, Mai Hua réinvente ainsi au fil des images et des mots sa relation à cette dernière. Toutes deux s’unissent ainsi dans la mise au point d’un rituel matinal de partage, un espace-temps qui leur permet d’exprimer ce qui n’a encore jamais été dit.

Une déchirure

Le documentaire émeut et fascine par ses prises de vues de quatre générations réunies dans des moments de crise et de joie. Cette quête de compréhension de ce qui se passe d’une génération à l’autre évolue beaucoup tout au long du film. D’abord prise pour une malédiction, et donc comme hors de portée, la peine se révèle petit à petit n’être qu’une forme de déchirure en soi, presque tangible, qui ne demande qu’à être recousue par le pardon et l’amour. 

« Les Rivières », documentaire de Mai Hua, France,2019, 95’, VF, 16/16 ans. À voir en ligne depuis le site de CinéDoc ou en suivant ce lien :

https://www.filmingo.ch/fr/films/838-les-rivieres

Un film « homemade », de la production à la distribution

Le film a suscité de vives réactions partout où il a été montré. Car au-delà de la qu ête personnelle de Mai Hua, le documentaire parle d’une quête universelle; celle de se replacer dans une généalogie et une histoire de famille. Cette universalité se reflète dans le financement du film puisque c’est au moyen d’un « crowdfunding » dépassant les attentes de la réalisatrice que ce projet a pu voir le jour. Ce film « homemade », presque « homeproduced » jouit aussi d’une forme de distribution singulière qui reflète sa création ; sans intermédiaire, le film est accessible en ligne, comme l’a été son financement. Un cheminement intime à usage public. CG

Avec sa mère, Mai Hua entreprend un rituel de conversation qui leur permet de briser les non-dits