Les comédies musicales font leur show
Jules César à Servion, le Fantôme de l’Opéra à Lausanne, les Misérables à Genève : Depuis quelques années, les comédies musicales s’invitent sur le devant de la scène en Suisse romande. Avec à la clé un public qui en redemande et des écoles pleines.

Diane Zinsel | Ni tout à fait un spectacle de danse ni vraiment un concert de musique ou une pièce de théâtre, la comédie musicale est inclassable. Et c’est ce qui plaît, estime Frédéric Brodard, artiste et responsable de la filière comédie musicale à l’Ecole de jazz et de musique actuelle (EJMA) à Lausanne. « Elle permet de raconter une histoire en explosant les barrières entre les arts. Cette fluidité qui se crée dès les premières notes de musique est magique tant pour les artistes que pour le public qui se laisse happer par la scène ».
Intérêt du public
Mais cette impossibilité de mettre la comédie musicale dans une case est peut-être ce qui a retardé sa diffusion en Suisse romande, estime Noam Perakis, artiste, directeur du café-théâtre Barnabé à Servion. « Dans les années 1990, aux Etats-Unis, chaque école avait son Glee Club qui montait des comédies musicales, alors qu’ici, on ne savait même pas ce que c’était. Et pendant longtemps, celles-ci étaient surtout associées aux productions françaises. Aujourd’hui, le public sait que la comédie musicale, ce n’est pas uniquement Notre Dame de Paris ou Starmania, parce qu’il a voyagé et vu des spectacles à Londres ou à New York ».
Depuis 2018, date à laquelle le café-théâtre Barnabé a choisi de miser quasi entièrement sur les comédies musicales, il essaie, à chaque nouvelle production, de surprendre encore et encore son public, à coup d’intrigues inattendues et de décors fous. « En huit ans, notre public, qui vient de toute la Suisse et de la France voisine, est devenu exigeant. Ce qu’on propose, du grandiose dans la directe tradition anglo-saxonne, est assez rare en Suisse et c’est probablement ce qui fait notre succès. Avec plus de 40’000 spectateurs par année, nous sommes le deuxième théâtre du canton de Vaud en termes d’affluence, juste derrière le théâtre de Vidy, alors qu’on est au milieu de nulle part », souligne Noam Perakis.
En parallèle, ces dernières années, de grandes productions anglo-saxonnes sont aussi invitées en Suisse romande alors qu’elles ne s’arrêtaient avant qu’en Suisse alémanique.
Essor des écoles
Ces spectacles encouragent de nouvelles vocations et les écoles se multiplient. « Tout le monde peut désormais trouver près de chez lui un cours et se familiariser avec la comédie musicale », se réjouit Frédéric Brodard, directeur de l’école du TJP à Pully qui donne des cours à des enfants, des ados et des adultes. Depuis deux ans, celle-ci a dû doubler son offre. « Les élèves sont au taquet, même les adultes qui s’entraînent pourtant en dehors de leur boulot », complète-t-il. Le café-théâtre Barnabé, qui propose chaque année des stages d’initiation, fait le même constat : « les places sont prises d’assaut et en quarante-huit heures, tout est réservé ».
Rea Fonjallaz a suivi des cours pour adultes pendant deux ans. La trentenaire est fascinée par les comédies musicales depuis son séjour linguistique à Londres, à l’âge de 16 ans. Au TJP, elle faisait partie d’une classe qui prépare un spectacle en un an, à coup de trois heures par semaine, sans compter l’apprentissage du texte et les répétitions du week-end.
« Pouvoir pratiquer à côté de mon travail est fou et génial à la fois », confie celle qui avait hésité à s’inscrire dans une école de comédie musicale à la fin du gymnase et dont le rêve de s’intégrer dans cette communauté ne l’a jamais quittée. Cette année, Rea, qui travaille pour une grande assurance, a décidé de se concentrer sur le chant, une discipline qu’elle ne « maîtrise pas bien ».
A plus long terme, elle aimerait bien multiplier les expériences, car ce qui lui plaît aussi dans les comédies musicales, c’est la richesse du genre. « Récemment, à New York, j’ai vu l’adaptation d’une production coréenne qui abordait l’obsolescence des robots domestiques. Classiques, revisitées ou contemporaines, émouvantes, légères ou abordant les préoccupations d’une société : il y a vraiment de tout », explique-t-elle.
Un monde à découvrir
« En plus d’une tendance globale, je pense que notre génération a ouvert de premières portes et participé à l’engouement des dernières années », analyse Frédéric Brodard. Avec l’aide des prochaines générations, il espère pouvoir propulser la comédie musicale encore plus loin, et initier le public à des productions moins commerciales et moins connues du répertoire. « Le Fantôme de l’Opéra ou Mamma Mia ! sont incroyables, mais il existe des centaines de chefs-d’œuvre qui n’ont jamais été présentés au public suisse. Il y a encore tout un monde à découvrir ! »

Différences culturelles en Suisse
En matière de comédies musicales, la Suisse romande est à la traîne par rapport aux Alémaniques. Cela s’explique notamment par le fait que ces derniers sont tournés vers l’Allemagne et le monde anglo-saxon, alors que la Romandie est, elle, tournée vers la France qui a longtemps créé ses spectacles plutôt autour d’un album de musique connu du public. Côté anglo-saxon, la comédie musicale s’est construite petit à petit, en mixant les opérettes, un genre musical français mêlant chant, comédie et danse, au folklore de la communauté juive new-yorkaise, raconte Frédéric Brodard. Des personnalités, comme le librettiste Oscar Hammerstein, connu plus tard pour la Mélodie du Bonheur, développent ensuite l’idée d’un fil rouge pour que « les chansons fassent avancer l’histoire, au même titre que les dialogues », ajoute l’enseignant à l’EJMA. Le premier recours aux micros avec la comédie musicale Hair, en 1979, ouvre encore tout un monde : avec un micro, plus besoin de la puissance d’un chant lyrique pour passer
par-dessus l’orchestre.
L’argent, le nerf de la guerre
« Produire des comédies musicales coûte extrêmement cher », explique Noam Perakis, dont le café-théâtre Barnabé à Servion dispose d’un budget de plusieurs centaines de milliers de francs pour chacun des trois spectacles qu’il programme chaque année. Ces productions mobilisent une cinquantaine de collaborateurs allant de la technique à la confection de costumes. Et tout se fait à Servion. « C’est une grosse machine financée à 85 % par la billetterie. C’est à la fois très gratifiant et en même temps très dangereux, parce qu’on est condamné à faire carton sur carton », ajoute celui qui rappelle que « la majorité des institutions culturelles sont subventionnées parfois jusqu’à 60 % et peuvent, en plus, compter sur des mécènes ».
Si produire coûte cher, vivre des comédies musicales en Suisse n’est pas non plus de tout repos. Comme dans d’autres milieux culturels, la plupart des artistes professionnels n’en vivent pas entièrement et donnent des cours afin de s’assurer un revenu complémentaire et pouvoir, en parallèle, sauter d’un mandat à l’autre. « Il faut être réaliste, même s’il y a de plus en plus de spectacles, il n’y en a pas assez pour en faire une industrie. Et pour que les artistes pros puissent avoir du travail à l’année, il faudrait que la plupart des théâtres romands proposent de la comédie musicale. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il n’y a pas d’école professionnalisante en Suisse, car elle ne pourrait pas garantir à ses élèves un nombre suffisant d’opportunités », estime Frédéric Brodard, qui s’est formé en France et au Royaume-Uni avant de rentrer en Suisse.


