Le chant de l’étrave

Christiane Bonder | Episode 10

Destination Dakar (suite)
Le troisième jour, tout se gâte. Un brûleur de la cuisinière à pétrole fuit et, en l’allumant, je ne remarque rien. Le pétrole a coulé dans le plateau du fond et l’allumette à peine grattée déclenche un brasier.
– Erik !!!… vite !… La cuisinière prend feu !
Lucide, Erik saisit une couverture et étouffe les flammes. L’extincteur à la main, il constate les dégâts: le tuyau de la hotte en cuivre a fondu et la cuisinière est hors d’usage. Nous n’avons plus, pour tout dépannage, que deux mini-bouteilles de camping-gaz. Il faudra faire avec. Le quatrième jour, la mer est si calme que nous en profitons pour vaquer à des tâches qui seraient pénibles par gros temps. Faite dans ces conditions, la vaisselle est un réel plaisir. La piscine d’Olivier est installée sur le pont et, à tour de rôle, nous nous lavons complètement nus au soleil. Les airs revenus, nous poursuivons notre route avec un agréable sentiment de bien-être.

L’aube du 24 septembre se lève lentement avec ses dégradés de couleurs. Erik fait pipi par-dessus bord, retenu entre deux haubans. L’eau déferle contre la coque avec un doux murmure devenu familier. Il fait plus chaud… Un groupe de dauphins nous rattrape et se met à jouer sous l’étrave. Vers les dix heures, c’est un oiseau qui se pose sur la queue de mallet à l’endroit où sont fixées les nasses utilisées au mouillage. On dirait qu’il est en cage. Arrivent enfin d’étonnantes visites: des sauterelles, des papillons… Nous sommes à 120 milles de la côte et pensons atteindre Dakar demain en fin de journée.
Plus de gaz… Le seul moyen de tempérer une boîte, un peu de liquide: la bonbonne à souder l’étain. Calée entre deux parois, une main tenant la casserole, l’autre la bonbonne, je parviens à préparer du thé, de la soupe, à réchauffer des lentilles. Le riz tempéré finit de gonfler dans son eau. Le tabac et le papier à rouler viennent à manquer aussi. Nous fabriquons des clopes composées de tabac grossier pour la pipe roulées dans du papier «PAR AVION».
La nuit avant d’atteindre Dakar, nous sommes tous claqués et réduisons nos quarts à trois heures chacun.
C’est de juin à octobre que sévissent les tornades au Sénégal. A deux heures du matin, Bab est à la barre et hurle:
– Erik !!!… de l’aide !!!… le ciel, d’un coup est devenu noir… Tout s’est passé si vite, je n’ai rien pu faire…
Je reprends la barre tandis que les deux hommes descendent à grand-peine le foc et l’artimon. Pour le foc, trop tard, il est déchiré. Nous sommes cruellement bousculés, le vent en rafales interminables couche Christer, la mer est prise de folie… Et c’est au tour d’Erik de crier:
– Nous avons passé le phare des Almadies, nous sommes poussés sur les Iles Madeleine, ce sont elles que l’on voit tout près… Et la mécanique qui est en panne… bordel !!!
A quatre heures du matin, les rafales se calment enfin. Nous remontons la trinquette pour tenter de nous éloigner des rochers dangereux. Ouf !!! Nous apprendrons ensuite que Christer aurait été le 27e voilier à s’échouer sur les Iles Madeleine.
Le jour et le calme revenus, nous croisons les premières pirogues. Les rameurs aux habits colorés nous font signe de la main. A bord de Christer, personne n’a dormi, personne n’a envie de dormir. La curiosité nous tient éveillés. Nous longeons le Lagon, sa plage beige, quelques voiliers au mouillage et l’île de Gorée se présente, face à l’entrée du port. Cette île était autrefois l’un des plus importants comptoirs d’esclaves. Il faut prendre Gorée par l’extérieur puis passer une balise avant d’entrer dans le port de Dakar.
Où donc chercher l’Endurance dans cet immense espace ? Nous visitons chaque darse, à la voile, comme des grands, avec nos 17 tonnes. En fin d’après-midi, nous avons entièrement visité le port, l’Endurance n’est pas là. Nous nous amarrons à quai derrière un cargo italien. Bricole a tôt fait de sauter à terre. Un douanier passe:
– Suisses ?… Et le pavillon de courtoisie ?…
– Nous voulions le coudre pendant la traversée, mais pas le moindre bout de tissu jaune à bord…
– Un cadeau pour moi ?… Cigarettes américaines… Whisky ?… Un petit effort, sinon, pour le pavillon de courtoisie…
Ce douanier nous emm… Comment pourrait-il comprendre qu’en arrivant sur un voilier notre bourse soit à sec ?