L’Art Brut face aux croyances

Jusqu’au 1er mai 2022 à La Collection de l’Art Brut, à Lausanne

Pierre Jeanneret | Depuis les peintures rupestres et pendant des millénaires, l’art et le sacré, l’art et la spiritualité, l’art et la magie ont toujours été liés. Comme le dit l’éminent spécialiste Michel Thévoz, on ne peut pas « abstraire la création figurative de ses fonctions magiques, rituelles, religieuses, morales et thérapeutiques ». C’est particulièrement vrai pour les créateurs que l’on rattache à l’Art Brut. Celui-ci est presque toujours le fait de marginaux, d’anticonformistes en rupture de ban avec la société, voire de malades parfois internés dans des établissements psychiatriques. Ils sont en quête d’explications sur la vie, la mort; ils ont des interrogations métaphysiques. Ils trouvent ou non des réponses dans les religions traditionnelles, qu’ils réinterprètent cependant à leur façon. D’autres se sentent en contact avec les esprits, dont ils sont les médiums. C’est à ce thème qu’est liée la 5e Biennale de l’Art Brut. Anic Zanzi, conservatrice de la Collection, a rassemblé un ensemble remarquable de près de trois cents dessins, peintures, assemblages, sculptures, écrits et broderies dus à quarante-trois auteurs, hommes et femmes, vivants ou décédés. Il n’est pas question de les citer tous et toutes ici. Retenons quelques figures majeures. Antonio dalla Valle a travaillé surtout sur une écriture codée et des formes géométriques. Il a réalisé aussi d’étranges sculptures faites de matériaux divers. Marc Moret était un paysan fribourgeois vivant en ascète. On lui doit des « sculptures-collages » qui constituent une sorte de magma fait avec des morceaux de verre et du sable, mais aussi de remarquables peintures très colorées qui font un peu penser à Emil Nolde. D’autres auteurs sont issus de pays extra-européens. C’est le cas de l’Indonésien Noviadi Angkasapura, dont les œuvres ont un contenu très érotique. Un érotisme privilégiant des rouges intenses que l’on retrouve chez la célèbre Aloïse (Corbaz), qui unissait un amour imaginaire de jeunesse pour l’empereur d’Allemagne Guillaume II à des sentiments religieux exaltés. Le Guinéen Ataa Oko, représente quant à lui des esprits. La salle suivante réunit des artistes plus liés à la religion. La Jamaïcaine Elijah a peint des scènes bibliques de l’Ancien Testament. Se sentant inspirée par Dieu, elle est devenue guérisseuse et prêtresse et s’occupe aussi d’orphelins. L’Italien Giovanni Battista Podestà, qui avait lui-même un aspect christique, avec sa longue barbe, a travaillé sur des plaques argentées et dorées, créant des bas-reliefs saisissants. Ils traduisent une vision manichéenne de la vie qui rappelle les retables médiévaux, avec les élus qui vont au Paradis et les damnés condamnés à l’Enfer. Le Français Charles Boussion s’est inspiré des icônes byzantines à la très riche ornementation, mais ses Vierges  à l’Enfant prennent toutes le visage de son épouse. Très différente, l’œuvre de Philippe Ducollet-Michaëlef aligne des séries de figures féminines, à la fois christiques et érotiques, accompagnées de courts textes comme « Prostituées sacrées » ou « Christ mécréant ». Certaines cependant ressemblent à des divinités hindouistes. On voit donc bien que ces artistes ne se cantonnent pas aux religions traditionnelles et établies, mais qu’ils se les réapproprient selon leur personnalité et leurs propres croyances. Jules Godi, maçon d’origine italienne, travaillait lui avec un pendule et pratiquait la radiesthésie. Il représente des rayons cosmiques, des ondes avec lesquels il entre en contact. Ce qui donne des dessins magnifiques, très structurés. A l’étage de la Collection ont été rassemblés des créateurs attachés au courant spirite. Rappelons que le spiritisme est une croyance née aux Etats-Unis au XIXe siècle, qui permettrait d’entrer en contact avec les esprits. Le ou la médium, souvent d’origine modeste, exécute de sa main ce que ceux-ci lui dictent. Le Français Augustin Lesage, mineur de son métier, a peint des sortes de grands et superbes retables inspirés par la religion égyptienne antique ou le christianisme. Alors que les artistes hommes ont été souvent reconnus de leur vivant, les femmes ont travaillé de manière plus intime et cachée. On perçoit aussi des différences de style. Les œuvres féminines sont moins structurées, plus végétales, et laissent peut-être davantage de place à l’imagination personnelle. C’est notamment le cas chez Guo Fegyi, inspirée par la cosmologie traditionnelle chinoise. Par les quelques exemples que nous avons mentionnés, on voit donc que cette exposition, à la fois intéressante et souvent esthétiquement très belle, révèle à la fois une unité dans la recherche spirituelle sous des formes différentes, et une grande diversité thématique et stylistique. Quant au catalogue, très bien fait, il réunit textes, superbes reproductions des œuvres et notices biographiques sur les artistes.

« 5e biennale de l’Art Brut : Croyances », Collection de l’Art Brut, Lausanne, jusqu’au 1er mai 2022.

Charles Boussion, « Icône Bernadette », 2015,
feutre, correcteur blanc et collage sur papier glacé
Philippe Ducollet Michaëlef, « Vierges », entre 2006 et 2020,
mine de plomb, encre de Chine et crayon de couleur sur papier
Madge Gill, « sans titre », s.d., broderie de laine
Catherine de Porada, « L’union primordiale », entre 1942 et 1950, gouache sur papier
Victor Simon, « Christ-Roi », 1941, huile sur toile