Tragédie

Comment ne pas être saisi d’horreur et de sidération devant la cruauté du drame de Crans-Montana ? Comment ne pas songer à la douleur de celles et ceux, blessés ou indemnes, qui ont survécu ; à celle des familles frappées par cette tragédie… Tragédie ! un mot repris par la presse du monde entier pour annoncer ce malheur qui nous meurtrit et nous pétrifie dans notre fragile humanité. Fallait-il s’en saisir pour nourrir une chronique que d’aucuns jugent peut-être futile ?
Nous avons beaucoup hésité… Nous y avons finalement vu, dans le respect des disparus, des blessés, de tous ceux qui les pleurent, les épaulent ou les soignent, un hommage et une marque de compassion, fussent-ils dérisoires, à leur endroit. Car ce mot, « tragédie », nous vient de loin. Il est chargé d’histoires et de symboles. Et il y en pas d’autre, aussi fort en tout cas, pour décrire ce qui s’est passé.
Lorsque les Grecs de l’Antiquité archaïque célébraient Dionysos, leur dieu de la vigne, du vin et de la fête, qui incarnait aussi la vitalité de la nature, un chœur entonnait un chant à la gloire de l’animal sacré qui lui était associé : le bouc. En grec, le bouc se dit « tragos » et le chant « ôidê », terme qui nous a donné le français « ode » qui définit un poème lyrique. Ce « chant du bouc », par association des deux mots, était appelé « tragôidia » par les anciens.
L’ivresse de la fête aidant, dès la période archaïque, semble-t-il, des petits groupes de formèrent lors des Dionysiaques, plus ou moins spontanément, pour se moquer des dieux et des mortels, à travers des récits inspirés de la mythologie. Progressivement, à l’époque classique, ces groupes se constituèrent en troupes d’acteurs professionnels masqués, appelés « hypocrites ». Ils finirent par reléguer en second plan les chœurs, toujours présents. Ces spectacles s’emparèrent alors du nom « tragôidia ».
Ainsi naquit la « tragédie » grecque, mère du théâtre. On lui doit les œuvres magistrales d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide. Explorant des thèmes universels, évoquant tous les drames et les misères de la condition humaine, ces tragédies furent jouées dans les superbes théâtres en gradins dont les cités helléniques se dotèrent. Celui d’Epidaure est le plus emblématique d’entre tous, et certaines des pièces qui y furent jouées le sont encore de nos jours.
Les tragédies grecques furent par la suite adaptées et jouées dans les théâtres romains. C’est au XIVe siècle que le mot latin « tragœdia » fut adopté par la langue française pour désigner un poème dramatique. Plus tard, les grands auteurs français, Corneille et Racine, notamment reprirent les thèmes et les personnages des tragédies grecques, Œdipe, Phèdre ou Antigone par exemple.
L’issue de ces pièces antiques ou modernes, où le destin se joue cruellement de l’Homme, a progressivement fait passer le mot « tragédie » dans le langage courant pour désigner un évènement terrible, comme celui de Crans-Montana. Un drame horrible, aux premières heures de cette année nouvelle, qui nous bouleverse profondément.


