La petite histoire des mots
Scandale

Il ne se passe plus une semaine sans que de nouvelles personnalités ne soient éclaboussées par la publication de documents, jusqu’ici inédits, liés à l’affaire Epstein. Que ce soit au Royaume-Uni, en France, en Slovaquie ou en Norvège, la presse et les milieux politiques crient au « scandale », en découvrant les noms de celles et ceux, connus, voire célèbres, qui entretenaient des relations avec le financier américain, violeur en série et trafiquant sexuel, mort en prison en 2019.
Le terme « scandale » définit de nos jours une affaire grave et honteuse, de nature à soulever une vague de réprobation et d’indignation. Il faut remonter au grec ancien pour comprendre son origine et son évolution. Chez les Hellènes de l’Antiquité, le mot « skandalon » désignait le bâton mobile d’un piège pour animaux, mais aussi toute forme d’obstacle placé sur un chemin pour faire trébucher, comme une simple pierre sur laquelle on risque de buter.
Dans les traductions de l’Ancien Testament en langue grecque, « scandalon » remplaça le terme hébreu « miksôl », qui exprimait lui aussi l’idée d’un obstacle et le risque de chute. Dans le Nouveau Testament, ce mot apparût pour la première fois dans l’évangile de Matthieu 16 : 23. Jésus l’utilisa pour qualifier Pierre de « scandale », toujours dans le sens d’obstacle ou de piège, son disciple voulant l’empêcher d’accomplir sa mission de souffrance. Il le repoussa en lui disant : « Arrière de moi, Satan ! tu m’es en scandale ; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes. »
Emprunté par le latin ecclésiastique, sous la forme « scandalum », ce mot apparût notamment dans l’expression « petra scandali » qui signifie « pierre d’achoppement ». Elle définit ce qui fait trébucher et, dans un sens moral, ce qui incite au péché. En français, « scandale » s’afficha dès le XIIe siècle dans la langue de l’église pour désigner une inconduite ou un péché. Au fil du temps, le terme évolua dans le langage commun pour exprimer aussi l’indignation publique soulevée par une action méprisable.
Il est intéressant de noter au passage qu’en grec moderne où « scandalon » est devenu « scandalo », dans le sens de « scandale », son dérivé, « scandali » désigne la gâchette d’une arme a feu, héritage du temps où le terme initial s’appliquait au bâton mobile d’un piège. En grec, « avoir le doigt sur la gâchette » se dit « To dachtylo sti skandali ». Relevons en passant que « dachtylo » qui veut dire doigt, nous a donné, par exemple, les substantifs « dactylographie », l’art de taper un texte avec les doigts ; « dactyloscopie », l’examen des empreintes digitales ou encore « ptérodactyle », le nom de ce reptile volant préhistorique dont le doigt était démesuré.
Terminons par cette réflexion troublante du metteur en scène et écrivain italien Andrea Camilleri : « Si tu veux faire oublier un scandale, tu dois en parler sans arrêt, à la télévision et dans les journaux. Tu en mets et en remets des couches, tu en fais des tonnes. Au bout d’un moment, les gens commenceront à en avoir plein le dos. (…) En quinze jours, l’effet de saturation sera tel que personne ne voudra plus en entendre parler. »


