La petite histoire des mots
Chaos

Un affaissement sur les voies, la semaine passée, a entrainé une longue interruption du trafic ferroviaire sur la ligne entre Genève et Lausanne, provoquant, comme on a pu le lire ou l’entendre, un immense chaos dans les gares de l’agglomération lémanique. Le mot « chaos » désigne bien évidemment un grand désordre. Mais, dans la mythologie gréco-latine, il définit aussi la confusion qui régnait avant la création du monde. Ce terme nous vient en droite ligne du latin « chaos », synonyme de vide, affecté aussi, parfois, aux Enfers, le séjour des morts, des anciens. Le « chaos » latin est un dérivé du « Kháos », littéralement « Béance », des anciens Grecs qui désignait la profondeur insondable qui a précèdé non seulement l’origine du monde, mais aussi celle des dieux. Dans sa « Théogonie », un récit sur la naissance des dieux, le poète Hésiode, qui vécut au VIIIe siècle av. J-C., décrit Kháos comme une sorte de divinité tectonique primaire et neutre, surgie de la profondeur des abîmes, pour engendrer Erèbe, dieu primordial des ténèbres, et sa sœur Nyx, déesse initiale de la nuit. Bien que frère et sœur, Erèbe et Nyx se marièrent et engendrèrent à leur tour, seuls ou ensemble, une multitude de divinités. Il est intéressant de relever que la « Théogonie » d’Hésiode, par certains aspects, préfigure les descriptions modernes sur l’origine du monde, imaginées à partir d’un chaos primitif. Selon le poète grec, le monde fut créé à partir d’un état préexistant, appelé le « vide », et non ex-nihilo, comme semble l’affirmer la Bible (ce qui reste encore source à interprétation), dans la tradition judéo-chrétienne. Le mot « chaos » fut très vite utilisé par les premiers chrétiens pour désigner l’état incertain du monde, à son commencement. Dans la tradition hébraïque, cependant, c’est l’expression « tohu-bohu » qui fut utilisée pour décrire le monde, encore inhospitalier, voire incompatible avec la vie, sitôt après sa création par le Dieu unique. En Français, le mot « chaos » apparût en 1402 dans « Le Livre du chemin de long estude » de la philosophe Christine de Pisan qui y présente l’état moral du monde, à la suite des ravages de la guerre. En 1694, pour désigner toutes sortes de désordres, « chaos » intégra le dictionnaire de l’Académie française, où il fut conseillé de ne pas prononcer le « h ». En 1756, il prit le sens de « désordre politique » sous la plume de Voltaire. De nos jours, en sciences, il est beaucoup question de « la théorie du chaos », imaginée par le scientifique américain Edward Norton Lorenz, en 1972. Cette théorie a introduit l’idée qu’une variation dérisoire des paramètres peut faire énormément varier le résultat final d’un phénomène dynamique. Pour expliquer sa théorie Lorenz a utilisé la métaphore de « L’effet papillon » : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut provoquer, par une série d’enchainements, une tempête au Texas. L’exemple est extrême, mais il montre l’idée que d’infimes changements ont un impact qui peuvent s’amplifier au cours du temps. Chaque jour, le chaos se manifeste : virus, guerres, famines, pollution, faillites… Mais aussi : recherche scientifique, littérature, arts plastiques, musique, poésie, etc. Charlie Chaplin l’a bien observé lui qui a écrit : « Du chaos peut naître une étoile ! »


