La petite histoire des mots

Haine

Georges Pop | Le constat est consternant, sinon alarmant : la semaine dernière, la police fédérale (Fedpol) a publié des statistiques montrant que, cette année en Suisse, le nombre de messages haineux à l’endroit des gouvernants et des personnalités politiques a explosé. Les contraintes sanitaires liées à la pandémie ne sont évidemment pas étrangères à cette recrudescence, même si elle a commencé à se manifester, sur les réseaux sociaux notamment, avant l’arrivée du coronavirus. Alors qu’il n’y avait eu que cinq cas avérés en 2019 et cinquante l’année dernière, pour l’année en cours, deux-cent-trente-sept cas ont été enregistrés entre les mois de janvier et d’avril, ce qui, transposé à l’ensemble de 2021, pourrait représenter plus de sept-cents dossiers. Le mot « haine » désigne un profond sentiment d’aversion ou d’hostilité envers une personne, ou un groupe de personnes, parfois une chose, qui pousse à mépriser, voire à vouloir supprimer ce qui en est l’objet. Ce substantif est avéré en vieux français dès le XIIe siècle, sous la forme « haïne ». Au XVIIe, le tréma disparait et le mot apparaît sous sa forme contemporaine, notamment dans les tragédies de Corneille qui mettent en scène, en les esthétisant, les pires passions humaines. Le terme est issu du bas latin populaire « hatina », qui avait le même sens, lui-même emprunté, semble-t-il, à une veille langue germanique. La haine est l’inverse de l’amour. La colère est le premier grade qui y conduit. Elle peut résulter de l’accumulation d’une ou plusieurs déceptions ou frustrations. La colère peut alors se transformer en rancœur, puis s’accompagner d’une envie de vengeance et de destruction. Selon le psychologue et universitaire brésilien Heitor de Macedo, qui a travaillé durant la période de la terreur d’Etat dans son pays, avant d’émigrer en France, « la haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : le haineux navigue dans un univers de certitudes ». En grec, haine se traduit par « mîsos ». Ce terme nous a donné au XVIe siècle, par le biais de la littérature, le mot « misanthrope », qui définit une personne qui éprouve de l’hostilité, voire de la haine, envers le genre humain, ainsi que le mot « misogyne » pour désigner une personne, généralement un homme, qui méprise ou qui hait les femmes. Le substantif « misandre », qui désigne une personne éprouvant de l’aversion pour le sexe masculin, existe, mais reste d’un usage plus que confidentiel, dans une société où le patriarcat reste dominant, avec les violences, comme les féminicides, qui lui sont encore associées. Pour conclure sur une note bienveillante, gardons en mémoire cette citation du pasteur Martin Luther King, assassiné le 4 avril 1968 à Memphis, dans le Tennessee, victime d’un acte de haine : « Laissons la haine à tous ceux qui sont trop faibles pour aimer ! » Martin Luther King représentait une Amérique généreuse, libre et décidée à réaliser le grand idéal démocratique inscrit dans sa constitution.