Interview – « Chanter, c’est un processus presque alchimique »

Isabelle Boulay a posé ses valises à l’Hôtel du Rivage, à Lutry, quelques heures avant de remonter sur la scène de l’Octogone pour le second et dernier soir du Festival Pully Lavaux en Chanson. Entre deux gorgées d’eau fraîche filtrée pour ne pas détériorer sa voix, la chanteuse québécoise s’est confiée sur son rapport viscéral à l’émotion, sur Bashung, sur l’industrie musicale et sur ce public suisse qui, dit-elle, « se laisse infuser ».
Ce duo avec le pianiste Benoît Sarrasin, vous l’avez monté expressément pour Rico Perriard, ami et fondateur du Festival Pully-Lavaux à l’heure du Québec. Expliquez-nous la naissance de ce spectacle ?
Quand Rico m’a appelée en janvier dernier, je venais de terminer trois ans de tournée avec cinq musiciens, mes « frères Boulay » comme je les appelle. Ils étaient tous repartis sur d’autres projets. J’ai dit à Rico : écoute, je ne peux pas venir avec mon groupe, mais je peux venir en formule piano-voix. Il a dit oui, tu viens comme tu veux. Et là j’ai pensé à Benoît Sarrasin, mon pianiste, avec qui j’ai fait des tournées depuis mes débuts dans la chanson réaliste, à 16, 17 ans. On doit avoir répété 150 chansons différentes ensemble. Je savais qu’une grande partie du travail était déjà faite. Alors j’ai construit un spectacle pour ces deux soirs, pour ce festival, pour Rico. Une personne qui aime tellement les artistes et qui est sensible à la grande chanson.
Hier soir, première à l’Octogone, salle assise, formule intime. Qu’est-ce que vous avez senti venir du public ?
C’était vraiment très agréable. Et ça faisait longtemps que je n’avais pas fait un spectacle dans cette formule. C’est très différent. Quand on est en festival, on s’appuie sur la force du groupe, sur les arrangements. En duo, on s’appuie sur autre chose, sur la dimension littéraire. Et le public suisse, il se laisse infuser par le spectacle. Ce n’est pas de la pudeur, c’est une retenue respectueuse envers les artistes. Une sorte de contemplation, comme si les spectateurs ne voulaient rien manquer, pas même une inflexion de voix. Grâce à cela, on ne se sent pas seul sur scène.
Vous parlez d’émotion. C’est quelque chose qui se travaille ?
L’émotion, ça ne se travaille pas. C’est primitif. Ça n’a rien à voir avec quelque chose à quoi il faut réfléchir. Ce qui m’a donné envie de devenir interprète, c’est Edith Piaf. Quand j’ai entendu sa voix enfant, j’ai entendu une vérité profonde. Et je me suis dit : si je chante dans ma vie, il faut que ce soit aussi vif. Il y a beaucoup de gens qui jouent à produire des effets émotionnels. Moi, ça me dérange. Je préfère quelqu’un chez qui la voix ne va pas toujours répondre, quelque chose d’humain. Quand je chante, c’est comme s’il y avait un film. Les gens doivent voir des couleurs, des images, ressentir quelque chose. La voix suit l’intention.
Vous parlez d’intention, d’ouverture du cœur. Est-ce qu’il y a des soirs où vous n’arrivez pas à atteindre cette ouverture ?
Ce qui m’embête le plus, c’est quand une émotion personnelle vient m’envahir au point de se mettre en travers du chemin. C’est toujours une histoire de vie intérieure. Quand c’est perturbé, il faut faire le ménage en soi. Parce que c’est toute notre vie intérieure qu’on retourne à l’envers sur scène. Il faut être bien avec soi si on veut être bien avec le public. Bien sûr, il y a des jours où c’est plus dur que d’autres.
Il y a des moments où quelque chose vous dépasse, une sorte d’état de transe ?
Oui, ça arrive. On redoute d’être capable de sortir une note, puis la note s’envole toute seule. Notre puissance intérieure devient plus grande que nous. Ça m’est arrivé pendant l’enregistrement de l’album de Bashung. Je pensais prendre deux semaines, une chanson par jour. J’ai enregistré onze chansons en à peine quatre jours. J’étais portée par quelque chose que je ne peux pas vraiment expliquer. Et c’est ça qui m’a donné envie de chanter, comme quand j’ai entendu Piaf. Ce tourbillon qui s’empare de vous.
Faire du Bashung, c’est se mesurer à un univers littéraire et musical que vous avez vous-même qualifié de vertigineux. Qu’a signifié ce projet pour vous ?
Il m’a reconnectée avec mon audace. C’était une démarche artistique pure, me mesurer à quelque chose de vertigineux. Avant que le disque sorte, j’ai invité Chloé Mons, la femme d’Alain Bashung, chez moi pour lui faire écouter. Ce n’était pas obligatoire, mais pour moi c’était la moindre des corrections. Et une des plus belles choses qui m’en est restée, c’est d’être devenue son amie. C’est une femme que j’aime beaucoup, une artiste très audacieuse.
En trente ans de carrière, l’industrie musicale a changé. Quel regard portez-vous là -dessus ?
J’ai eu la chance de bâtir un lien avec le public dans le temps. C’est ce qui m’inquiète pour les jeunes artistes aujourd’hui. Il y a un rétrécissement. Les artistes doivent se mettre en marché eux-mêmes, publier tous les jours sur les réseaux. Moi, j’ai quelqu’un qui s’occupe de ça, surtout que me vendre, ça n’a jamais été naturel pour moi. Et ma crainte, c’est qu’on n’ait plus le temps de créer de l’attachement. Quand j’ai besoin de vivre quelque chose comme public, je ne peux pas me satisfaire d’une image que je vois dans un téléphone qui mesure cinq centimètres par douze. Les gens ont besoin d’expériences humaines, d’être les uns avec les autres. On est de chair et d’os, on vibre, on est de la matière vivante. Et l’âme a besoin de se connecter à une vraie vibration humaine. Sinon le monde va se déshumaniser.
Et la Suisse romande, dans tout ça, elle représente quelque chose de particulier pour vous ?
On sent ici un vrai attachement à l’art de la chanson. Il y a un désir de préservation, comme dans tous les métiers d’art. Et ça résonne beaucoup avec le Québec. On fait les choses un peu de la même manière. C’est là qu’on a une parenté évidente.
En une phrase, votre rêve de chanteuse ?
Continuer. Pouvoir continuer de chanter. C’est déjà tout .



