Hommage à Rodrigo Bras
Rodrigo avait 58 ans. Près de quarante années de sa vie ont été consacrées au Domaine Louis Bovard. Près de quarante ans au service de la Maison Rose, avec cette fidélité rare qui finit par confondre une vie et un lieu.

Louis-Philippe Bovard | Rodrigo était un parfait autodidacte. Il était devenu, au fil des années, l’un des meilleurs cavistes de Suisse, marchant sur les traces de son prédécesseur, Eugenio Dalla Libera. Mais il était surtout devenu un véritable maître de son art.
Il conduisait ses vinifications avec une sorte de sixième sens. Chaque année, entre cent et cent cinquante barriques de blancs et de rouges passaient entre ses mains, auxquelles s’ajoutaient les dix-neuf vases de bois. Il connaissait chacune d’elles. Il savait combiner l’âge, la provenance et le caractère d’une barrique avec chaque vin, chaque cépage, chaque millésime. Rien n’était laissé au hasard.
Ses chenins blancs atteignaient les sommets, recevant jusqu’à 95 ou 96 points de la part des critiques les plus exigeants et les plus réputés au monde. Et son sauvignon, d’une expression aromatique si singulière, était sans véritable équivalent en Suisse.
Rodrigo préparait ses dégustations d’une centaine de vins avec une connaissance presque intime de chacun d’eux. Il les connaissait pièce par pièce. Il savait ce que ses experts, Fabio Penta ou Igor Paladin, allaient remarquer, où leur regard allait se poser, quel vin méritait d’être retravaillé.
Et pour les chasselas, son exigence était la même. Il jugeait sans concession, non seulement la provenance, mais aussi le travail de chaque vigneron.
Rodrigo était soigneux, ultra propre, méthodique, attaché à la qualité, au travail bien fait et au respect du vin. Un chef exemplaire.
Et pourtant, malgré son immense compétence, il était d’une grande modestie avec les acheteurs, les journalistes comme avec les employés. Il n’avait pas besoin de se mettre en avant. Son travail parlait pour lui.
Je pourrais continuer ainsi longtemps.
Car Rodrigo, ce n’était pas seulement le vin. Il avait un patron qu’il aimait et qu’il soutenait avec respect. Les platebandes de la Maison Rose, le jardin de Madame Bovard, étaient pour lui sacrés. Il les arrosait chaque jour avec la même attention qu’il apportait à ses vins. Ces petits gestes disent beaucoup d’un homme.
Et puis il y avait sa famille. Rodrigo était fier de ses enfants Stessi et Alaric. Fier de leur éducation conduite par Lili. Fier du chemin parcouru.
Il avait fini par accepter ce passeport suisse qui venait consacrer une vie vécue ici, dans ce pays qu’il avait choisi et qui, à son tour, l’avait adopté.
Et voilà qu’il est parti subitement. Trop tôt. Entouré des siens, au Portugal.
Il est difficile d’accepter qu’un homme qui a consacré près de quarante ans à un domaine, qui en connaissait chaque barrique, chaque vin, chaque recoin, chaque fleur, ne soit plus là pour franchir la porte de la cave demain matin.
C’est pourquoi je voudrais demander à chacun d’entre vous de se remémorer le premier souvenir qu’il a de Rodrigo et bien sûr le dernier, afin qu’il vive longtemps dans votre mémoire.



