Corcelles-le-Jorat – Pourquoi il faut couper des arbres

Les forêts régionales souffrent du réchauffement climatique, ce qui a pour conséquence de fragiliser les essences traditionnelles. Les gardes forestiers effectuent des coupes préventives pour limiter les dégâts et pérenniser les zones forestières.

La parcelle forestière de la commune de Corcelles-le-Jorat en attente de nettoyage

Thomas Cramatte | Les forestiers vaudois constatent de plus en plus de dégâts dus à la sécheresse. Résultat des courses, des sols toujours plus pauvres en eau qui impactent la régénérescence des arbres. « On sort de trois années de sécheresse, la forêt souffre énormément », explique Marc Rod, garde forestier pour le secteur du Jorat. « On pourrait déjà inclure cette année 2021 dans le lot au vu des faibles précipitations de cet hiver », poursuit le représentant du Groupement forestier Broye-Jorat. Un début d’année sec qui influence aussi les degrés d’alertes incendies, car dans la région, ceux-ci surfent entre 2 et 3, ce qui a rarement été observé par le passé. Une situation qui inquiète les services forestiers de nombreux cantons romands. Ces derniers effectuent des coupes afin de pérenniser les forêts et sauvegarder les essences autochtones. « Les mises en lumière ont pour but d’amener une nouvelle génération d’arbres et de permettre l’adaptation des forêts au réchauffement climatique. Sans cette intervention, elle présenterait des arbres plus sensibles aux maladies et à la sécheresse », informe le biologiste David Roy, avant d’ajouter que « cette pratique est un compromis pour prélever du bois et augmenter la stabilité et la vitalité des arbres ». « La forêt se gère d’elle-même et n’a nul besoin de l’intervention de l’homme pour survivre. Par contre, nous sommes dépendant d’elle, ne serait-ce que pour le prélèvement de son bois, sa biodiversité ou encore son dépaysement », nous apprend Matthieu Détraz, garde forestier en charge des forêts broyardes. Hors période de sécheresse, les zones forestières présentent un équilibre naturel qui permet de répondre aux besoins alimentaires de la faune et de la flore. « Nous nous trouvons actuellement dans un déséquilibre de la biodiversité dû au changement climatique », souligne Marc Rod. En fonction de l’emplacement géographique des forêts, leur développement naturel peut varier. « Le climat plus froid et plus humide du Jorat permet de protéger ou du moins de ralentir les effets du réchauffement climatique sur les sols ». Malgré cela, les trois experts du monde forestier sont unanimes : il faut écouter la forêt et travailler pour pérenniser les essences d’arbres traditionnelles. « Si nous ne faisons rien, les arbres indigènes seront remplacés par des espèces plus communes du sud de la France », ajoute Marc Rod.

Les gardes forestiers effectuent parfois des nettoyages aux abords des chemins pédestres pour
les sécuriser. Le petit bois est régulièrement laissé sur place afin de régénérer le sol des forêts

Accroissement de la lumière

Le métier de garde forestier a considérablement évolué ces dernières décennies. Hormis l’aide apportée par les machines, les coupes d’arbres ne s’exécutent plus de la même manière qu’autrefois. « Les coupes rases sont prohibées par la loi forestière », précise le biologiste. Ces pratiques privent les sols du rôle protecteur des arbres, les terres défrichées se retrouvent alors vulnérables à la chaleur et perdent leur valeur nourricière. « Aujourd’hui, lors de coupes, il est normal de laisser une bonne quantité de bois sur place pour que les sols gardent leurs ressources en eau ». Ces ouvertures (mises en lumière) dans le couvert forestier permettent un meilleur apport de la lumière sur le sol, favorisant ainsi l’émergence de nouvelles essences, plus robustes et le renouvellement des épicéas. A l’image d’un paillage dans un potager, les mises en lumières permettent aux nouveaux arbres d’être plus résistants grâce au taux d’humidité plus élevé, même en cas de période caniculaire. « Les vieux arbres abattus laissent la place à de jeunes pousses et des essences plus robustes comme le chêne ». Le choix des arbres coupés tient d’un travail de sélection des services forestiers. Marc Rod et ses collègues observent jour après jour l’évolution des zones forestières afin d’établir quel végétal doit être coupé : « Les arbres affaiblis représentent un danger et doivent par conséquent être coupés afin de prévenir tout risque d’accident lié à leur effondrement aux abords des chemins et des routes ». Une fois coupés, les arbres sont acheminés dans la filière du bois. Suivant leur qualité et leur état de santé, ils sont utilisés pour la construction ou le bois de chauffe. « Avant les années 50, les habitations étaient chauffées principalement avec du bois, la moindre branche était utilisée. Depuis, les systèmes de chauffage utilisent d’autres ressources et le petit bois mort après les coupes n’est plus utilisé ». Une tendance qui tente de s’inverser avec les habitations Minergie qui emploient parfois de petites branches, pellets ou copeaux pour se chauffer.

Matthieu Détraz avec son chien et Marc Rod, tout deux sont garde forestier au Groupement Broye-Jorat

Autres conséquences

Les preuves que le réchauffement climatique affaiblit les essences d’arbres traditionnelles sont indéniables. Mais pour l’épicéa, cela engendre une conséquence supplémentaire : la sécheresse est une porte ouverte pour les attaques de bostryche. Le bois, alors affaibli par les dernières chaleurs, fait office de terre d’accueil pour le coléoptère. En 2019, l’Institut fédéral de recherches sur la forêt a mesuré une progression variant de 1.3 à 18 fois plus élevée que l’année précédente. Le bos-tryche n’a ainsi jamais autant sévi que depuis les sécheresses de 2003. On comprend alors le rôle essentiel des gardes forestiers dans la sauvegarde des forêts helvétiques telles que nous les connaissons.