Cinéma – « Un monde » de Laura Wandel 

A hauteur d’enfant

Charlyne Genoud | Dès le 1er mai au cinéma CityClub de Pully, le premier long-métrage de la réalisatrice belge Laura Wandel se place à hauteur d’enfants pour raconter la rudesse du monde de l’école et de ses apprentissages sociaux. Le film concourait l’année passée pour la caméra d’or au festival de Cannes.

Le bruit de la cour de récré

L’expression « à hauteur d’enfant », lieu commun lorsque l’on parle du film de Laura Wandel, n’est pas qu’une question de positionnement de la caméra. Au-delà du cadrage qui restitue sans cesse le champ de vision de ses protagonistes miniatures par des amorces d’épaules, le film s’applique à restituer le paysage sonore ainsi que le rythme de Nora, qui entre en primaire au début du film. Effrayée et timide comme de nombreux enfants le sont lorsqu’ils commencent l’école, elle est bien vite confrontée à une âpre réalité : celle du harcèlement de son frère aîné Abel. Témoin impuissante des violences subies par celui avec lequel elle grandit, la jeune protagoniste (brillamment interprétée par Maya Vanderbeque) est tiraillée par un terrible conflit de loyauté: aider ou s’intégrer, dénoncer ou garder le silence. 

Une micro-société

A hauteur d’enfant revient aussi, chez Laura Wandel, à filmer les adultes dans tout ce qu’ils ont de périphérique dans la phase de développement qu’est l’école. Si Nora et Abel bénéficient du soutien de leur père, au foyer et très avenant, ainsi que d’une médiatrice pleine de bonnes intentions, ces personnages vus d’en bas ne font qu’illustrer l’impossible entrée des grands et de leurs codes dans la jungle sauvage qu’est la cour de récréation : un monde résolument impénétrable et fermé pour les « outsiders » que sont les adultes.

Les jeux de la cour d’école, pour restituer les enjeux territoriaux et de domination qui prennent place dans cette micro-société

Sans horizon

A hauteur d’enfant, c’est finalement ne pas montrer l’horizon, bien moins perceptible quand on mesure un mètre quarante que deux mètres. Traduire en images et sons le vécu d’un enfant revient ainsi à montrer cette intensité, ce vécu sans distance et au premier degré de tout ce qui se montre aux yeux qui s’éduquent. « Un monde » est ainsi un film puissant, souvent insoutenable par sa tristesse et la suffocation qu’il prodigue. Peut-être parce que l’issue semble imperceptible,
le film pousse son public dans des baskets ayant foulé peu de
chaussées jusqu’à l’angoisse la plus totale. 

Les différentes activités scolaires permettent de rendre compte de l’intensité de l’école dans « Un monde »

Paradis perdu ou enfer refoulé

Si le portrait dressé ici de « Un monde » montre avant tout sa dureté, il faut considérer l’aspect essentiel d’un tel film. C’est dans ce monde clos et rude que nous décrivons que Laura Wandel, on ne sait trop comment, parvient à s’immiscer. Plus encore, elle permet au public adulte de revivre ce que certain·e·s appelleront un paradis perdu quand d’autres garderont pour eux discrètement un autre surnom de l’enfance : un enfer refoulé, sans loi ni code. « La beauté de l’enfance, c’est toute une poésie mais aussi toute une cruauté. La frontière entre ces deux aspects est très poreuse » conclut Laura Wandel en interview. Il n’y a pas de police dans la cour d’école, il n’y a pas de lois ni de justice. « Vous savez comment sont les enfants » répète-t-on à tue-tête, mais s’en souvient-on vraiment, du haut de nos grands âges ? La capacité immersive du cinéma n’a à mon goût jamais été aussi bien exploitée que par ce film, permettant de se fondre dans les battements de cœur d’un enfant qui a peur. 

« Un monde » de Laura Wandel

Fiction, Belgique, 2021, 1h12, en français, 16/16

Tout le mois de mai au cinéma CityClub de Pully