Cinéma – Toute ma vie

Depuis ses six ans, Noah navigue entre la maison de sa mère, les foyers d’accueil et les problèmes avec la justice. Mais lorsqu’il perd pied, il enfourche son vélo, dévale les pentes lausannoises et devient le roi du bitume. Tourné sur trois ans, Toute ma vie explore avec délicatesse les ruptures de l’adolescence et dresse le portrait intime d’une quête d’identité.
Un portrait intime et agité
Gysèle Giannuzzi | Présenté l’année dernière en compétition nationale du Festival Visions du Réel, Toute ma vie de Matias Carlier propose le portrait tendre et intime d’un adolescent en mouvement constant, tissant un lien de proximité rare entre les spectateur·ices et Noah.
Le cadrage est travaillé de manière à ce que le public se sente au plus proche de l’adolescent : la caméra ne le quitte presque jamais. Il y a d’une part les plans d’ensemble, dans les parcs ou sur les quais d’Ouchy, qui saisissent la présence de Noah dans le groupe de wheelers. On y découvre un jeune un peu effacé, tantôt rêveur, tantôt préoccupé, qui cherche à se faire une place parmi les garçons plus âgés.
Il y a par ailleurs tous ces gros plans et les dialogues partagés dans la confidence avec le cinéaste, qui donnent un sentiment de proximité aux spectateur·ices. La caméra capture au plus près le visage de Noah au fil des années ; sa peau changeante, sa voix qui mue, la vape est remplacée par les cigarettes, et puis les joints. Témoin du temps qui passe, ces images saisissent surtout des moments de fragilité – autant de brèches précieuses dans lesquelles on accède aux doutes et aux silences d’un adolescent qui ne trouve pas sa place.
Enfin, on est entraîné par les travellings enivrants filmés à l’iPhone, qui suivent ses descentes à vélo dans tout Lausanne. Noah zigzague à toute vitesse entre les voitures, grille les feux rouges et enchaîne les figures aériennes. Sans casque et sans t-shirt, gonflé de confiance, la ville lui appartient. L’espace d’un instant, la vie aussi.
L’échec d’un système
Dans Toute ma vie, on voit donc Noah grandir, s’affirmer, et aussi peu à peu nous échapper. C’est dans cette tension permanente – la négociation entre un sentiment d’intimité partagée et la fuite en avant du protagoniste – que le documentaire réussit le mieux à nous toucher. On aimerait le comprendre, saisir l’ampleur de sa souffrance, mais celle-ci reste insaisissable, indicible. C’est la souffrance d’un adolescent abîmé qui se débat sans cesse et que rien ni personne ne semble véritablement soulager.
Malgré la proximité de la caméra et une empathie qui nous saisit dans les moments de crise filmés, avec la mère et la petite sœur particulièrement, Noah se dérobe aux attentes des autres. Durant ces années clé pour entrer dans le moule, se faire une place dans la société, on a pas ou peu le droit à l’erreur, et Noah des erreurs, il en fait plein. Ballotté de foyer en foyer, il essuie de nombreuses fugues, et les fugues entraînent des délits,
puis ces délits l’emmènent en détention pour mineur·es ou en travaux d’intérêt général.
En parallèle du portrait doux-amer de Noah, une lecture systémique s’impose et nous prend à la gorge. Le film est une démonstration flagrante de l’échec structurel d’un système inadapté, qui vient affirmer à la façon d’une théorie auto-réalisatrice la place de chacun·e. Issu d’une classe sociale populaire, enfant d’une mère célibataire qui lutte et qui galère, Noah est le produit de son milieu social, le résultat d’une impuissance collective.
Toute ma vie de Matias Carlier,
2025, Suisse, VO française, 1h09
A voir au cinéma d’Oron à partir
du mercredi 4 mars.
Séance spéciale en présence du cinéaste le mercredi 10 mars à 20h




