Cinéma – « Robuste » de Constance Meyer

Un face à face en équilibre

Charlyne Genoud  | Le premier long-métrage de la réalisatrice Constance Meyer faisait l’ouverture de la semaine de la critique à Cannes l’été passé. Cette semaine, cette œuvre de la réalisatrice française née à Sion est à l’affiche du cinéma d’Oron.

Tricoter une histoire

Constance Meyer est partie d’une image, d’une « micro-situation » comme elle la nomme : celle de l’abandon d’un homme dans les bras d’une femme. Pour la raconter, il fallait une histoire alors elle l’a écrite : Robuste narre la rencontre de la jeune Aïssa (Déborah Lukumuena), lutteuse professionnelle, avec le vieil acteur tyrannique qu’est Georges, incarné par Gérard Depardieu. Remplaçant un collègue à elle, Aïssa est provisoirement responsable de la sécurité de Gérard. Du singulier duo que leurs professions respectives les amènent à former, les deux personnages découvriront un type de lien aussi éphémère que nouveau.

Le tempo du tapis

Pour représenter ce lien, Constance Meyer s’est assurée de conserver un équilibre à tous niveaux entre ses deux protagonistes. Tant au niveau du montage et de l’espace laissé à chacun·e, qu’au niveau de la focalisation du récit, tout est mis en place pour que cet équilibre soit respecté. Cette stabilité est par ailleurs illustrée par de très belles scènes de lutte issues de la vie d’Aïssa, un personnage profondément ancré tant littéralement que symboliquement. Ces scènes sportives sont le lieu de face à face au sein desquels de forts regards s’échangent; des instants de confrontations presque animales. Ce tempo spécifique au tapis de salle de gym s’oppose au rythme plus calme de la rencontre des deux personnages, qui se rapprochent doucement sur le fond musical composé par BABX.

Nouveau visage du cinéma français, Déborah Lukumuena incarne Aïssa dans Robuste

Rapport au corps

Si au niveau sonore et imagé, ces épisodes renforcent l’esthétique du film, ils servent aussi à problématiser deux rapports au corps que tout oppose : si la sportive d’élite maîtrise son corps au point d’en soutirer des victoires, le vieil acteur subit son corps bien plus qu’il ne le contrôle. Par ces représentations contraires du rapport au corps sont ainsi discrètement dépeints leurs rapports à la mort, source principale d’angoisse et de fragilité pour Georges, ce qui permettra de rétablir un équilibre entre ces deux personnages sinon pris dans une dynamique de hiérarchie, Aïssa étant son employée. 

Ancien et nouveau visage

Cette divergence du rapport au corps des deux personnages sert par ailleurs un propos allant au-delà des frontières du film. En effet, Robuste propose un face à face entre le plus établi des acteurs français, et un nouveau visage du milieu, faisant cohabiter ainsi deux époques et deux imaginaires. Le rapport angoissé à la mort dont fait preuve Georges (Gérard Depardieu) relaie ainsi cette réalité extra-diégétique relevant de sa persona publique. Constance Meyer parle même d’auto-documentation lorsqu’elle se réfère au travail qu’elle a demandé à ses deux acteur·rice·s d’effectuer. 

Sous le robuste

Si cette confrontation de deux époques, de deux genres et de deux ethnies peut laisser croire à un film à visée politique, Constance Meyer explique que son œuvre n’a pas pour but d’être un étendard politique: il s’agit de poser des questions, d’interroger les regards, et d’illustrer les fragilités cachées derrière la robustesse. Ce film d’une heure et demie donne dès lors du temps à une rencontre fascinante et originale, en scrutant les oscillations qu’elle engendre. Déjouant les codes de la rencontre amoureuse, ce très beau long-métrage de fiction n’en reste pas moins l’illustration de la rencontre intime de deux subjectivités aussi robustes qu’émouvantes. 

« Riche de mes seuls yeux tranquilles », conclut ainsi un Depardieu citant Verlaine.

« Robuste » de Constance Meyer

2021, France, 95’

Au cinéma d’Oron dès le 2 mars 2022

Gérard Depardieu incarnant un rôle proche de sa persona publique