Cinéma – « Lesbian Space Princess »
de Leela Varghese et Emma Hough Hobbs

Film d’animation aux couleurs saturées et aux formes malléables, Lesbian Space Princess propose une transposition
barbapapa d’une réalité souvent rêvée à l’ère actuelle. Tout y est souple, extensible, volontairement simplifié : les corps, les décors, les conflits. A travers cette esthétique enfantine et psychédélique, le film cherche à déplacer les lignes de la représentation, à faire de l’animation un terrain de jeu politique où les identités queer peuvent exister hors des cadres réalistes habituels. Le récit suit une princesse lesbienne propulsée dans une quête cosmique, appelée à sauver un monde autant qu’à se découvrir elle-même. Le programme est clair : transformer l’intime en épopée, et l’émancipation personnelle en geste héroïque.
Les armes sont en toi
Très vite, le film assène son message central : « Les armes sont en toi ». Cette phrase, répétée comme un leitmotiv, structure l’ensemble du récit. Ici, point d’arsenal spectaculaire : la véritable bataille se joue à l’intérieur. Le film épouse ainsi une grammaire bien connue des récits contemporains de résilience, où la victoire passe par la reconnaissance de forces enfouies. L’animation permet alors de matérialiser ces états intérieurs : les émotions deviennent des paysages, les doutes des monstres, les peurs des gouffres colorés. En ce sens, Lesbian Space Princess s’inscrit dans une volonté affirmée de changer les représentations, de donner à voir des trajectoires queer non pas comme marginales, mais comme fondatrices d’un imaginaire collectif.
La force d’aller au bout du monde
La princesse que met en scène le film est une héroïne pleine de doute mais finalement déterminée, prête à aller au bout du monde – ou de la galaxie – pour tenir debout. Sa force de résilience est l’un des points les plus réussis du film. Elle ne se manifeste pas par la domination ou la conquête, mais par l’endurance, la capacité à continuer malgré l’adversité et l’humiliation. Le film accorde une attention sincère à cette fatigue intérieure, à cette persévérance souvent invisibilisée dans les récits héroïques. En cela, il touche juste : il montre que la survie, pour certains corps et certaines identités, est déjà une forme de courage.
Une morale trop appuyée
Cependant, cette justesse est parfois mise à mal par une morale simpliste, que le film peine à dépasser. A force de vouloir rendre ses enjeux lisibles, Lesbian Space Princess appuie lourdement ses symboles, comme s’il suivait une recette de fabrication de représentations « pertinentes ». Chaque conflit semble appeler sa résolution immédiate, chaque épreuve son message explicite. Le film reflète ainsi des problématiques très actuelles – affirmation de soi, empowerment, réparation – mais en les aplatis¬sant, en les rendant presque programmatiques. Ce qui aurait pu rester ouvert, ambigu, se referme dans une pédagogie constante qui laisse peu de place au trouble.
Un imaginaire en partage
Plutôt que de penser cette simplification comme un appauvrissement, on peut aussi y voir un geste d’adresse. Lesbian Space Princess choisit la clarté et la frontalité comme modes de transmission, assumant une forme de naïveté pour rendre ses enjeux accessibles et partageables. L’aplatissement du conflit devient alors une condition de circulation des affects : le film ne cherche pas tant à complexifier le réel qu’à le rendre habitable, transformable, appropriable. Dans cet univers où tout se métamorphose, l’animation agit comme un langage commun, capable de faire résonner des expériences intimes dans un espace collectif. En cela, le film ne prétend pas résoudre les tensions qu’il évoque, mais proposer une surface sensible où des identités longtemps tenues à la marge peuvent enfin se projeter – simplement, ouvertement, sans demander la permission.




