Cinéma – “Les leçons persanes” de Vadim Perelman

La polysémie de la mémoire

Charlyne Genoud | Adapté d’une nouvelle, le dernier long-métrage du réalisateur ukrainien Vadim Perelman raconte la seconde guerre mondiale par un angle aussi passionnant qu’original : celui du matériau langagier. Son film s’articule ainsi autour de l’apprentissage d’une langue, permettant de traiter la question de la mémoire
dans toute sa polysémie et du lien humain que sous-tend n’importe quelle conception du langage, tout cela en imageant avec subtilité la subversion d’un jeune juif ayant trouvé un moyen singulier de sauver sa vie.

Des milliers de noms prisonniers

Dans la France occupée de 1942, Gilles, un détenu ayant échangé son sandwich contre un livre persan, échappe à la mort en prétendant parler le farsi et en niant ses origines juives. Il est engagé par un chef de camp qui souhaite apprendre la langue, projetant de s’installer à Téhéran à l’issue de la guerre. Englué dans son mensonge, Gilles invente, jours après jours, une langue s’inspirant des noms des prisonniers et prisonnières qui l’entourent. Par ce geste inventif, Gilles sauve la mémoire de milliers de juifs exterminés, dont les noms disparaissent en même temps que leurs corps, et place le matériau de commémoration dans la bouche même de celui qui ordonne leur exécution. Sans le savoir, le chef de camp tyrannique, interprété par Lars Eidinger, apprend en effet plus de deux mille noms de prisonniers et prisonnières, que Gilles fait passer pour du farsi.

Du duo Chuat-Reymond à Manuel Nieto Zas

Un casting particulièrement surprenant que celui des « leçons persanes » : on y retrouve en effet l’acteur allemand Lars Eidinger, qui incarnait le frère du personnage principal du film suisse « Schwesterlein ». Toujours en « frère de », Eidinger interprète chez Vadim Perelman un chef de camp nazi désireux d’apprendre le farsi afin de rejoindre son frère à Téhéran après la guerre pour y ouvrir un restaurant. Dans un face à face très réussi, il partage la tête d’affiche avec celui qui lui enseignera bien plus une farce que du farsi : Gilles, interprété par l’acteur argentin Nahuel Perez Biscayart, à l’affiche de l’un des films de notre compte rendu cannois de l’été 2021. Le jeune comédien, connu et primé notamment pour son rôle dans le film « 120 battements par minute » (Robin Campillo, 2017), incarnait en effet cet été sur les écrans de Cannes l’employeur du film uruguayen « El empleado y el patrón » de Manuel Nieto Zas. « Les leçons persanes » est dès lors l’occasion d’une rencontre intercontinentale entre Lars Eidinger et cet acteur argentin ayant appris le français en 2010, lors du tournage de « Au fond des bois » de Benoît Jacquot. La réunion de ces deux hommes, qu’un océan sépare, dans un long dialogue passionnant est ainsi à l’image de celle qui lie les deux personnages du film que tout oppose.

La solitude du survivant

Discutant presque exclusivement avec ce chef de camp dans ce long-métrage, Gilles n’exprime donc presque jamais à voix haute la réalité de sa situation et de son mensonge salvateur. Par l’absence de situations au sein desquelles il pourrait parler, est révélée toute la solitude de ce personnage. L’essence de la
compréhension du film repose dès lors sur le jeu muet – ou plutôt le double jeu – et l’expressivité de Nahuel Perez Biscayart. Cette solitude, qui conditionne la narration, en est aussi le résultat. L’écriture du film, et le dispositif qu’il met en place pour le raconter se servent ainsi mutuellement : il s’agit d’imager la solitude de ce rescapé, survivant sans cesse à ses congénères et voisins de dortoir, tours à tours emmenés loin du camp par les nazis pour les exterminer. Dans ce contexte plein d’horreurs innommables, et où les individus sont moins bien traités que du bétail, portant des numéros plutôt que leurs noms, la langue qu’invente Gilles
cristallise ainsi tout ce que le silence retient.

Parler de ce que peuvent la langue et les noms, dans un contexte où l’on appelle ses semblables par des numéros

« Les leçons persanes » de Vadim Perelman, 2022. 127 minutesRussie, Allemagne, Biélorussie. A voir au cinéma d’Oron.

Inventer un langage, un podcast

La compagnie de production et de distribution du film a réalisé un podcast particulièrement réussi à l’issue de la première du long-métrage, à la Berlinale 2020. Outre de nombreuses prises de parole passionnantes du réalisateur explicitant comment il conçoit, entre autres, la représentation des horribles personnages nazis dans son film, le podcast propose un parcours polyphonique liant les propos du cinéaste à ceux d’un historien et d’un neurologue, ce qui permet de saisir avec profondeur les enjeux d’un film et de la réalité qu’il pointe du doigt. Nahuel Perez Biscayart y explicite en outre comment il a conçu son jeu double, entre discrétion et peur ostentatoire. KMBO Podcast Cinema, accessible depuis leur site.

Lien : https ://podcast.ausha.co/kmbo-podcast/les-lecons-persanes