Cinéma – Les grilles du couvent
« Los Domingos » de Alauda Ruiz de Azúa

Ainara n’est pas loin d’être majeure, mais elle dépend pour quelques mois encore de l’aval de son père pour faire des choix décisifs pour son avenir. A la veille de sa sortie du lycée, elle rêve de rejoindre un couvent plutôt que les bancs de l’université, au grand dam de sa tante Maite. Que faire quand les choix de notre progéniture nous dépassent ? Face à la foi d’Ainara qui s’impose comme une évidence, aucun mot ne semble faire le poids.
Un exercice de funambule
Charlyne Genoud | Après une nuit à discuter avec ses camarades d’école catholique dans un dortoir, Ainara (Blanca Soroa) file dans la chapelle adjacente au petit matin. On découvre sa fascination pour la vie au couvent en un plan : debout dans une église, elle observe les sœurs se recueillir de l’autre côté d’une grille. Cette distance qui les sépare, souligné par cet obstacle physique, est une représentation visuelle de l’itinéraire du film et de l’arc de son personnage principal. Ce moment suspendu porte le film et son mystère : il préfigure le rapport impénétrable à l’église qui se déploiera durant tout le long-métrage. Alors que l’on entre pour quelques instants dans le regard d’Ainara, le film annonce aussi l’impartialité qui le caractérise : sans cesse, « Les dimanches » passe du point de vue fasciné d’Ainara à celui horrifié de sa tante Maite qui n’y voit que l’aspect sectaire. Alauda Ruiz de Azùa s’atelle ainsi à un exercice de funambule, en équilibre constant entre ces deux regards traités très différemment.
De l’extérieur
Patricia López Arnaiz incarne à la perfection le personnage de Maite, désespérée de ne pouvoir sauver sa nièce des griffes de l’église. Sans pour autant totalement embrasser son point de vue, le film l’accompagne suffisamment pour que ses craintes soient partagées. Si le rapport à l’église de cette dernière est explicité verbalement, celui d’Ainara est moins intelligible. Il se dessine en moments, plutôt qu’en mots, et reste un grand mystère que le film tente d’approcher. Fréquemment dans les dialogues est abordée l’idée de respect de la foi des autres, lorsqu’elle n’est pas partagée. Le long-métrage semble incarner cela : bien qu’il ne relaie jamais vraiment un regard de l’intérieur de l’église, la caméra tourne autour de sa protagoniste pour tenter de saisir cet intangible concept qu’est la foi.
Ce que la raison ignore
Face à ce personnage mutique, qui semble avoir des raisons et motivations impalpables, les repères se dérobent. Confronté.e.s à ce qui échappe, on cherche des explications rassurantes. En regardant, « Les Dimanches », il est aisé de se lancer dans des hypothèses houleuses sur ce qui crée cet attachement de la protagoniste pour l’église, à la manière de sa tante Maite. Ayant perdu sa mère très jeune, Ainara lui apparait comme la cible parfaite de ce qu’elle voit comme une secte. Mais les raisons sont ailleurs, dans l’être et non dans les mots. Alors qu’elle prie dans une église à l’occasion d’un enterrement, Ainara entre dans un état de recueillement intense qui apparait presque comme une transe. Suppliant Dieu de lui envoyer un signe pour l’aider à prendre une décision pour son avenir, la prière monte en intensité jusqu’à ce qu’elle obtienne sa réponse. Le soulagement qui arrive alors fait soudainement prendre conscience de l’un des moteurs clés du film : l’attente, caractéristique de l’adolescence. Alors que l’on s’était accoutumé à ce dilemme, sa résolution monumentale rend compte de la souffrance d’un âge où l’on doit choisir, et de la complexité de définition qu’a le mot « vocation ».




