Cinéma – Les échelons du Festival de Cannes

A Cannes, la starification semble par instant être plus importante que le septième art.

Charlyne Genoud | Tout le monde se presse dans de beaux habits dans cette sorte d’envers du décor du rêve cinématographique. On remballe nos habitudes de festivals suisses familiaux; ici les costumes sont de mise, des nœuds papillons et des mœurs tatillonnes. Hors-champ, pourtant, tout est différent. Car les caméras des journalistes filment les grandes marches rouges, mais un peu moins la foule derrière, qui observe les yeux brillants cette forme de remake de l’ascension sociale des quelques invités chanceux – et talentueux -, sur fond musical emphatique. Le spectacle d’une société profondément inégale et scindée, à deux vitesses et deux échelles. Des stars qui grimpent les échelons, les autres en bas. L’observation de cette montée des marches emblématique, si elle fascine sur un écran, m’est apparue comme une absurdité étrange dans la réalité. Domestiqué par la musique envoûtante, le public soutient cette forme de magie du cinéma, comme si elle dépendait de la couleur des marches. Moi, ces marches me rappellent celles de The Servant, de Joseph Losey, un film de 1963 traitant du renversement de la domination d’un serviteur sur son maître. Drôle de coïncidence, je vois ensuite trois films traitant de la domesticité. Un compte rendu de ce que le festival de Cannes donne comme outils d’analyse de la domination d’une classe sur une autre, de la reproduction de celle-ci et du transfuge de classes, en trois films issus de trois catégories différentes, de deux époques
et de trois pays.

Mothering Sunday

Mothering sunday (Eva Husson, 2021) Sélection officielle, Cannes Premières

Pour saisir les enjeux de la domesticité de nos jours, mieux vaut tout d’abord en comprendre l’historique. Mothering sunday
peut dès lors fournir une sorte de porte d’entrée à cette problématique, puisque le long-métrage anglais prend place dans l’entre-deux-guerres, une époque où la domesticité est omniprésente et est symbole de réussite sociale. En congé, le jour de la fête des mères de 1924, la domestique orpheline Jane Fairchild se rend chez son amant Paul Sheringham, le fils d’amis de la famille qui l’emploie. Le film qui se déroule sur une journée combine des flashbacks et des flashforwards rythmés permettant de comprendre l’importance de ce jour de 1924 dans la vie de Jane. Au-delà de cet amour impossible, le film se concentre sur le lien à l’écriture de la jeune fille. Mothering sunday met ainsi en image le transfuge de classe d’une domestique devenant écrivaine. Cet aspect du film en fait un film historique qui dépasse la trop simple histoire d’amour qui semble programmée au début du long-métrage.

Libertad

Libertad (Clara Roquet, 2021) – La Semaine de la critique

Des jeux de miroirs parfois hors du champ, une critique du rapport entre la bourgeoisie et les classes populaires en Europe qui questionne plus qu’elle juge; Libertad combine le film d’adolescence, la recherche formelle et le questionnement politique. Tout commence par un voile rose, cachant une femme dont seules sont entendues les larmes. Motif qui rappelle le dispositif qu’est l’écran – une toile sur laquelle on projette – il prend ici une connotation nouvelle puisqu’il se fait outil, ou en tous cas objet de travail. Car Rosana, la femme derrière ce rideau, est employée de maison, quoiqu’en dise la famille chez qui elle travaille, dont chaque membre rappelle qu’elle «fait partie de la famille», brouillant les frontières employeurs / employés. La conviction est telle que les plus jeunes membres en sont convaincus, à l’image de Nora, 15 ans, en vacances dans la villa de ses parents, en Espagne, qui voit son quotidien chamboulé par l’arrivée de Libertad, la fille de son âge de l’employée de maison Rosana. Le lien d’amitié qu’elles tissent, s’il leur permettra de réfléchir à leur positionnement social et à leur vies futures, ne manquera pas par instant de confrontations.

Privée de la présence de sa fille, l’employée de maison colombienne semble en effet faire partie de la famille, puisqu’elle remplace certains de ses membres dans les taches contraignantes. De là l’hypocrisie, que révèle une discussion entre la fille de Rosana, et celle de la famille aisée. Nora, convaincue par ce qu’elle a toujours entendu dans son milieu, comprend tardivement l’hypocrisie de ce lien « familial », qui est en fait l’euphémisme d’un rapport financé. Libertad, la fille de Rosana aux cheveux bleus et au regard colère, arrive ainsi comme un élément déclencheur dans la paisible maison de vacances, notamment lorsqu’elle signale à Nora pour contrer cette idée de la domestique qui « fait partie de la famille » : « déconne pas, ma mère essuie la merde de ta grand-mère, elle fait les tâches que vous ne voulez pas faire. c’est pas la famille » où encore « t’es un boulot, Nora ». Des prises de conscience qui accompagnent une Nora en pleine crise d’adolescence, ce que montre un plan en plongée par exemple, assise sur la proue d’un bateau illustrant bien sa quête de direction, alors que les adultes discutent sérieusement et que les enfants jouent. Le récit se double ainsi d’une multitude de plans soignés à la symbolique prenante. De nombreux fils narratifs entremêlés font de ces vacances en famille une expérience cinématographique passionnante. Les dynamiques de jalousie, les taches de moisi dans la maison, la référence à Marie-Antoinette; tant d’éléments menant le spectateur à se questionner, alors même que les personnages s’interrogent, à l’image d’une conversation au sein de laquelle Nora demande « Que fais-tu ici ? », ce à quoi son père répond, sur un ton vrai qui détonne dans ce monde teinté d’hypocrisie: «je ne sais pas». Une forme de limite pour Nora, qui cherche au travers du film qui adopte son point de vue autant de réponses que de repères, au milieu des histoires d’abandon diverses qui l’entourent et d’un univers fermé sur lui-même dont certains personnages tentent vainement de s’échapper. Il semble ainsi qu’une quête de libertad puisse être trouvée chez chacun de ces personnages, étriqués dans leurs rapports entre classes. Une quête de liberté typique de l’adolescence, qui s’illustre différemment quand on est fille de domestique ou de propriétaire. 

The employer and the employee (El Empleado Y El Patron, Manolo Nieto, 2021) La Quinzaine des réalisateurs

The employer and the employee

Le parallèle se retrouve par ailleurs en Uruguay entre deux bébés, l’un né dans une famille aisée et blanche travaillant dans l’import-export, l’autre au sein d’une famille travaillant sur les terres de ces derniers. Deux bébés dont les vies sont menacées. Un employeur, issu d’une riche famille en Uruguay engage le fils d’un ami de son père pour s’occuper de ses terres. L’employé et l’employeur ont en commun leur âge et leur préoccupation pour leurs nouveaux nés respectifs, mais sont distanciés par leurs appartenances sociales. Ces vies parallèles mais sur deux niveaux se voient chamboulées par le décès du bébé de l’employé à cause d’un accident de travail, rendant l’employeur responsable. De là, les rôles s’inversent un peu, l’employeur promettant d’être au service de celui à qui il a fait perdre la chair de sa chair. Une même angoisse chez les parents, une complicité, mais un rapport biaisé par l’accident, qui force un réagencement des rôles puisque les uns doivent leur deuil aux autres, ce à quoi succède un « je suis à votre service » comme renversement de la domination. Sauf que même dans ces conditions, les propriétaires du cheval, que chevauche l’employé comme un signe de domination, permet aux propriétaires de se faire un éventuel profit. Le réalisateur a voulu traiter le sujet de ces jeunes propriétaires, « cette nouvelle génération de patrons ». Il y est parvenu par un traitement de la reproduction hautement significatif pour la problématique de domination d’une classe sociale sur une autre. Tant en Uruguay qu’en Espagne, on retrouve ainsi un traitement de la domesticité d’aujourd’hui, celle qui brouille les frontières, celle de familles aisées tentant de réduire la distance de classes qui les sépare de leurs employés. Ainsi, quoique j’aie pensé de l’ambiance bling bling du festival de Cannes, les films sélectionnés fournissent paradoxalement des outils précieux pour questionner cette problématique fondamentale de notre société.