Cinéma – « L’Engloutie »

1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard… (Sister Distribution)
Gysèle Giannuzzi | L’Engloutie était présenté à la Quinzaine des Cinéastes lors du dernier Festival de Cannes. Récompensé du Prix Jean Vigo et du Prix André Bazin, le film a depuis réalisé une tournée d’avant-premières dans toute la France, puis la Suisse, accompagné de la cinéaste Louise Hémon.
L’interview qui suit est basée sur l’échange ayant eu lieu à l’occasion de l’avant-première lausannoise de L’Engloutie, retranscrite ici avec l’accord de la cinéaste. En qualité de programmateur·ice, je recevais Louise Hémon devant une salle attentive et enthousiaste, pour lui poser un ensemble de questions sur son travail et le film :
Gysèle GIANNUZZI : Avec L’Engloutie, vous livrez pour la première fois un film de fiction. Pourtant, votre méthode peut s’apparenter à un travail documentaire, notamment avec sa dimension autobiographique et anthropologique. Pouvez-vous nous parler de la genèse du film ?
Louise HÉMON : A l’origine, il y a mon histoire familiale, celle de mon grand-père et de mon arrière-grande-tante. J’ai moi-même grandi dans les Hautes-Alpes, au sein d’une famille d’instituteur•ices. Je me suis basée sur des lettres, des rapports, différents documents pour appréhender cette histoire. Les récits que j’entends depuis petite à la maison ont également nourri mon imaginaire (…) J’avais envie de raconter, un peu à la façon d’un western, comment une jeune institutrice pleine d’entrain et d’ambition débarquait dans un environnement a priori inhospitalier.
GG : Avant même l’écriture du scénario, vous teniez à faire figurer certaines idées ou « tableaux » dans le film…
LH : Oui, j’avais depuis longtemps plusieurs scènes en tête, notamment une image qui m’a frappée dès que je travaillais sur la partie de recherche en amont du film. Dans une des nouvelles écrites par mon grand-père, une histoire étonnante est racontée : celle d’un villageois décédé en plein hiver, dont le cercueil avait été monté sur le toit de l’école en attendant qu’il puisse être enterré, après le dégel du sol. Cette image très forte m’a obsédée, je voulais à tout prix qu’elle figure dans le film et qu’elle vienne ajouter une dimension étrange, voire effrayante, à l’expérience du personnage principal.
GG : Ce sentiment d’inquiétante étrangeté est d’ailleurs présent dans tout le film, accentué par le travail sur l’éclairage. On remarque une prédominance de l’obscurité, des ombres, de la nuit.
LH : Je tenais absolument à travailler avec des éclairages les plus naturels possibles. Sur le tournage, on a été tributaires de la météo, notamment de la lune et de sa lumière. Je voulais que l’éclairage participe au mystère, voire au mystique de certaines scènes. Avec le matériel technique dont on dispose aujourd’hui, il est possible de capter l’obscurité et les lumières très faibles, comme la lueur d’une bougie (…) Un des enjeux était aussi de ne pas tout dévoiler au regard des spectateur•ices, de jouer avec la curiosité, le voyeurisme.
GG : En parlant de voyeurisme, la sensualité et l’érotisme ont une place centrale dans le film. Comment avez-vous travaillé les scènes de sexe, parfois sans rien dévoiler de visible ?
LH :Je suis contente que vous évoquiez cet aspect-là du film, souvent on ose pas me poser de question sur la dimension érotique qui est au cœur de L’Engloutie (…) C’est facile de monter le désir en été, avec le reflet de l’eau et du soleil sur la peau des acteur·ices, quand les corps sont très visibles, … Ici tout le challenge était de créer des scènes d’érotisme en hiver, avec très peu de peau visible, dans la pénombre voire la nuit. L’imaginaire érotique doit alors se construire autrement, avec le son, le travail des expressions faciales, ce qui est suggéré. Une bonne part des scènes de sexe vient directement des projections et frustrations des spectateur•rices .
Entretien réalisé le 1er février au Cinématographe, à Lausanne.




