Cinéma – Le 55e Festival international du Film de Rotterdam et les lieux de l’enfance
Du 29 janvier au 8 février se tenait la cinquante-cinquième édition du Festival international du Film de Rotterdam.
D’une salle à l’autre, il a fréquemment été question des murs ayant abrité – ou enfermé – l’enfance des protagonistes des films. Retour sur trois œuvres problématisant à leur manière ce qui nous lie aux premiers lieux habités.
« La belle année » d’Angelica Ruffier
Au décès de son père, Angelica Ruffier a la lourde tâche de vider sa maison, qu’elle a habitée une bonne partie de son enfance, avant que sa mère la ramène en Suède pour échapper aux griffes de son père. Alors que le projet de ce long-métrage documentaire (qui est reparti primé de Rotterdam) semble être cette incursion dans des souvenirs douloureux, le film se déplace progressivement vers une tendre reconnexion. En épluchant ses journaux intimes, la réalisatrice renoue avec une passion de jeunesse : celle qu’elle éprouvait pour sa professeure d’école. Entre sujet de fascination, premier amour et modèle qui aide à grandir, ce personnage que la réalisatrice a admiré reprend vie au fil des lignes manuscrites. Au cours de cette étape douloureuse qu’est le deuil, la réalisatrice renoue avec l’enfant qu’elle a été par cette plongée dans son admiration d’antan. Si l’une des différences majeures entre le statut d’enfant et celui d’adulte est la marge de manœuvre que l’on a sur sa vie, la réalisatrice s’en empare à bras-le-corps, en créant des images de son fantasme grâce aux moyens que lui offre désormais le cinéma. Revêtant une grande robe à sequins, elle incarne elle-même la femme qui a été sa source d’inspiration, sa ressource pour grandir. Avec encore plus de marge de manœuvre, elle décide ensuite de reprendre contact avec cette femme qui a été son modèle. Passée l’heure à se projeter à ses côtés, la rencontre avec cette petite dame qui vient la chercher à une gare de campagne a quelque chose de comique : elle souligne à quel point les modèles et les représentations que l’on se crée enfant s’entrechoquent étrangement avec la réalité. En même temps, la rencontre pudique de ces deux femmes adultes contient quelque chose de bouleversant. Il y a d’une part Angelica, qui porte désormais le même rouge à lèvres que son ancienne professeure portait tous les jours. De l’autre, il y a une dame des plus normales, aux yeux brillants de se sentir vue comme à aucun autre moment de sa carrière par une élève. Si le rôle que s’attribuent certains·es cinéastes est celui de faire en sorte que leurs protagonistes documentaires se sentent vus·es, alors Angelica Ruffier y est parvenue dès son plus jeune âge, et ce sans caméra. La fin du film dresse ainsi magnifiquement le portrait du lien tendre et souvent non-dit qui lie un·e élève à son enseignant·e, tout en créant une représentation singulière de ce que signifie avoir un·e modèle dans son enfance, et comment cela peut sauver un début de vie.
« Butterfly » de Itonje Søimer Guttormsen
Dans le film de fiction « Butterfly » de la Norvégienne Itonje Søimer Guttormsen, deux sœurs se retrouvent elles aussi confrontées à un héritage immobilier : une maison achetée par leur mère sur l’île espagnole de Gran Canaria. Alors qu’elles ont grandi dans l’hôtel « all-inclusive » où elles séjournent le temps de régler les affaires de succession, les deux femmes se retrouvent confrontées à leurs différences, qui les ont séparées jusqu’alors. L’une est une travailleuse sociale et mère de famille, l’autre est une artiste performeuse active sur la scène alternative d’Hambourg. Parce que tout les oppose drastiquement, ce duo de femmes qui marchent côte à côte prend des airs comiques, qui s’inscrivent bien dans un récit doucement moqueur tout en restant admiratif des néo-hippies de l’archipel. C’est en effet dans le portrait que brosse « Butterfly » des communautés de Gran Canaria que le film trouve toute sa profondeur. Si « Butterfly » a des airs d’ « Aftersun » de Charlotte Wells (hôtel all-inclusive et camescope brandi à quelques reprises par l’une des protagonistes) et de « Sentimental Value » de Joachim Trier (par sa thématique et par son interprète principale Renate Reinsve), il s’en démarque par son bagage documentaire. L’itinéraire des deux protagonistes est en effet ponctué de rencontres avec les Norvégiens·nes adeptes de cérémonies en tous genres qui emplissent cette île de l’océan Atlantique.

« Home is where the heart is » de Timothée Engasser
Dans la compétition des court-métrages, le film « Home is where the heart is » de Timothée Engasser met en scène les retrouvailles avec une maison d’enfance sous forme de reconstitution douloureuse, le lieu étant peuplé de souvenirs d’inceste. En réalité virtuelle, l’amie du réalisateur dessine à taille réelle chaque détail du décor dans lequel elle a vécu l’enfer, tout en racontant son quotidien. Le film est à la fois une brillante idée de mise en scène, et la trace éminemment touchante d’une amitié : celle d’un réalisateur qui soutient et accompagne par son œuvre son amie sur un chemin thérapeutique complexe.


