Cinéma – Laurent dans le vent de Mattéo Eustachon, Anton Balekdjian et Léo Couture

Importé en Suisse par Le Cinématographe de Lausanne et l’ABC de La Chaux-de-Fonds, le deuxième long-métrage du trio d’auteurs formés à la CineFabrique a été acclamé la semaine passée à Lausanne après sa première mondiale dans la section Acid du festival de Cannes.
Petit homme grand décor
Sur les quelques notes d’un violoncelle étrangement inquiétantes, Laurent (Baptiste Perusat) erre dans une station de ski fantomatique. C’est un petit personnage qui se cherche dans un grand décor. De son passé on ne sait pas grand-chose : il se révèle au présent de ses pas. Un pied devant l’autre, Laurent est un porte-voix. Il se dessine autant qu’il fait exister les autres, à chaque foulée de sa trajectoire, comme porté par un vent invisible que le titre suggère doucement. Comme le disait avec une émotion communicative Faye Corthésy, qui présentait vendredi passé cette séance accompagnée au Cinématographe, « Laurent dans le vent » est un film bouleversant par sa capacité à laisser exister ses personnages.
Photoévénement
Dans le virage d’une route de montagne qui ne mène à rien d’autre que le village, un jeune homme a installé son business, un transat et un parasol. La banderole « Photoevenement.com » dans ce lieu de passage où rien, justement, ne se passe, donne immédiatement le ton d’une séquence absurde qui signe la première rencontre importante de Laurent : Farès est un jeune marseillais venu s’établir ici pour quelque temps. « Tu fais quoi ? / Moi, de la moto et toi ? / Moi, de la photo » restera ainsi gravée comme une magnifique ligne de dialogue aussi banale qu’originale. Mais dans ce village d’altitude quasiment hors-sol où il y a une basse et une haute saison, les gens repartent comme ils sont arrivés. Au fil des séparations, Laurent quant à lui reste, et continue de cheminer à travers neiges et forêts jusqu’à les habiter, croisant le chemin de Sophia (Béatrice Dalle étonnamment touchante, en mère d’un Viking aux envies coloniales) notamment.
Perspective écrasée
En un vingt-cinquième de seconde, « Laurent dans le vent » fait rire comme peu de long-métrages parviennent à le faire. Filmant l’intimité naissante entre Fares et Laurent, le chef opérateur Mattéo Eustachon cadre Fares de loin dans son lit, en longue focale, de sorte à écraser la perspective, renforçant le comique de cet homme rapetissé. A l’image de ce plan, où l’on rit autant qu’on s’attache à ce grand bébé alité, le film avance en équilibre sur un fil ténu, en parvenant sans cesse à rire de personnages loufoques sans jamais les moquer. Par des détails de cadre ou de décors comme un interrupteur particulièrement bien positionné ou une banderole flashy dans un virage où rien ne se passe, les petits gestes font événement par le déploiement d’une absurdité précise et virtuose. Parallèlement, des détails – comme des manières de dire « tu » qui touchent – esquissent progressivement une autre profondeur au récit. Plus encore que l’itinéraire du protagoniste, le film brosse un sensible portrait de cette communauté des hauteurs, comme un sujet documentaire finement curaté par la plume d’un scénario de fiction. Mêlant interprètes confirmés.es et locaux.ales, le parfait casting donne corps à une multitude de personnes rencontrées en route, aussi mystiques qu’humoristiques, qui parlent simplement parce que Laurent est passé par là.
L’humour comme artère coronaire
Lorsqu’on leur parle de leurs personnages hauts en couleur à l’occasion de la Q&A qui suivait la première lausannoise du film, les trois réalisateurs précisent qu’ils n’ont jamais volontairement écrit leurs rôles ainsi. A la place, ils ont retranscrit des rencontres marquantes ayant eu lieu lors de leurs repérages dans des stations de ski. Comme leur film, cette réponse laisse entrevoir comment la richesse de « Laurent dans le vent » tient au déploiement d’aspérités banales mais réelles, que le cinéma tend souvent à gommer. Si le long-métrage fait rire et pleurer aux éclats, c’est qu’il touche au plus proche d’une vérité quasiment jamais représentée. L’humour qui nait de l’absurdité apparait alors comme une artère directe vers le cœur, laissant un sentiment grinçant, affreusement crédible et donc heurtant.



