Cinéma – « I love you, I leave you »
de Moris Freiburghaus

Le week-end passé, le réalisateur zurichois Moris Freiburghaus et son ami Dino Brandão étaient présents au CityClub de Pully pour parler de leur documentaire, à l’affiche du cinéma d’Oron dès cette semaine. La présentation du documentaire, en lice cette semaine pour le prix du cinéma suisse, a été suivie d’un concert de Dino Brandão, musicien et protagoniste du film
Il faut un village pour gérer une crise
I love you, I leave you » débute en même temps que la crise maniaque de son protagoniste, le musicien suisse et angolais Dino Brandão. A sa demande – ce qui semble être une donnée importante dans cette entreprise documentaire qui pourrait apparaître comme voyeuriste, son ami réalisateur Moris suit les différentes phases de cette crise qui agite autant Dino que son entourage. Les images s’enchaînent comme des traces aptes à restituer les diverses étapes du tumulte. Elles sont parfois filmées par le réalisateur, qui semble porter à bout de bras une caméra qui aide à faire sens d’un réel qui le dépasse. D’autres fois, les images sont celles du protagoniste, qui filme avec son téléphone son vécu de la maladie depuis l’intérieur. A d’autres moments, leurs amis viennent à la rescousse, derrière ou devant la caméra. Grâce au montage, tous ces types d’images se répondent. Les coupes permettent un dialogue qui restitue filmiquement cet itinéraire partagé, qui ne laisse jamais Dino seul avec sa maladie. D’un coup de téléphone à l’autre, les amis et la famille du protagoniste se mobilise, le cherche, le trouve, le laisse parfois s’enfuir. Au-delà de la maladie, « I love you, I leave you » est ainsi l’histoire d’une amitié qui, bien qu’ébranlée, survit aux crises. Dès son entrée dans le cadre peu après le début du film, le réalisateur devient protagoniste du film au même titre que son ami. Le propos du film se déplace : il s’agit ici moins de parler du trouble de Dino que du fait qu’il faut un village pour gérer une maladie. « I love you, I leave you » problématise dès lors ce qu’être proche aidant veut dire.
Un hommage aux mois de lutte
Faire sens avec une caméra face à une personne qui perd pied et du même mouvement son contact avec la réalité est une entreprise ardue : les tribulations du réalisateur le prouvent alors qu’il se filme au téléphone avec la police. Dino est en fuite, il est aussi dangereux pour lui-même que pour les autres. En même temps, il est victime des forces de l’ordre parfois inadaptées à la gestion d’une personne fragilisée. Comment faire pour le protéger ? La situation est inextricable et épuisante. Le film rend ainsi hommage aux mois de lutte, de survie et de souffrance, de Dino comme de son entourage. « Je veux tout ressentir, mais tout ressentir est épuisant » dira Dino une fois revenu à lui. De ces mois hors-sols où il a en même temps été connecté à un autre lui-même, le protagoniste tire des morceaux de musique auquel le film laisse toute la place d’exister. Il y a dès lors dans le documentaire les traces filmiques des efforts de son entourage, et la trace de ceux de Dino, contenus en quelques paroles chantées. En fin de parcours, une séquence très libre filmiquement présente ces couplets, défilant à l’écran sur un fond uni, à la manière d’un karaoké. Manuscrites par le protagoniste, elles complètent la direction artistique du film, manufacturée par Dino. Le montage, réalisé par un ami du duo qui est aussi présent dans le film, finit d’en faire une œuvre collective qui restitue, à hauteur de création filmique, le propos du film qui consiste à raconter l’itinéraire partagé d’une problématique individuelle. I love you, I leave you est ainsi l’histoire d’une amitié, pétrie par l’amour qui nous fait tenir bon lorsqu’une personne de notre entourage faiblit.

qui filme son vécu de la maladie depuis l’intérieur

le réalisateur devient protagoniste du film au même titre que son ami


