Cinéma – Ceci est mon corps, de Jérôme Clément-Wilz
Alors qu’il entame une procédure pénale contre le prêtre Olivier de Scitivaux, qui l’a violé toute son enfance, Jérôme Clément-Wilz s’empare d’une caméra. Il filme alors ceux et celles qui l’entourent, pour raconter de l’intérieur une longue quête : celle d’être enfin entendu.

Souvenirs effacés
Dans un système juridique qui repose majoritairement sur la parole, comment porter plainte quand on ne peut nommer précisément ce qui nous est arrivé ? Au début de son récit, Jérôme Clément-Wilz a presque tout oublié des horreurs qu’il a vécues enfant. L’arc de son personnage est un chemin vers le souvenir. Mais dans cette mémoire qui se recouvre se cache le nœud de ce que déploie le réalisateur : ce qu’il dit aujourd’hui, il l’a formulé enfant, à ses parents, au moment des faits. Ce que l’on pensait être la libération de sa parole n’est qu’une redite de ce qui n’a pas été entendu. Des années après les violences sexuelles vécues dans son enfance, Jérôme Clément-Wilz décide de parler de nouveau et d’un mouvement conjoint de filmer. Le cinéma peut être une preuve ou une trace. Il apparait aussi ici comme le moyen d’expression trouvé par un adulte pour tenter de réparer la vie d’un enfant qui n’a pas été écouté.
Un quatuor avec lequel composer une mémoire
Autour de Jérôme Clément-Wilz, il y a deux juristes pleins d’empathie et deux parents dans le déni. Par la galerie de personnages qui l’accompagne, Jérôme Clément-Wilz dresse un portrait aussi complet que complexe de rapports à l’horreur. Reconnaître des faits est pour chacun·e compliqué : pour le protagoniste, le traumatisme a été si violent qu’il a entaché sa mémoire. Pour les parents, la culpabilité les enferme dans un déni assez insoutenable à regarder. La caméra confrontante du réalisateur portraiture avec une colère légitime sa mère et son père comme des complices de la tragédie, lâches malgré eux. Tout en nous énervant on les comprend : comment accepter avoir aussi gravement failli à notre rôle de protecteur·ice ? A côté de ce duo presque plus dur à convaincre que la justice, le duo d’avocat·e·s qui soutient Jérôme dans sa quête de réparation apparait comme un véritable curseur.
La mémoire du corps
Jérôme Clément-Wilz se met donc en quête de sa mémoire en revisitant les lieux de son traumatisme. En se rendant sur les lieux des crimes, il revit certains épisodes qui lui permettent de revisualiser et de reformuler ces souvenirs douloureux. Ce faisant, il montre avec force comment un corps peut parfois mieux se souvenir que la pensée. Dès lors, la quête d’une reconnaissance juridique des faits passe presque au second plan dans le film, au profit d’une autre quête : celle de démantèlement du mutisme de ses parents. Encore plus que la procédure publique, le film de Jérôme Clément-Wilz illustre ainsi avec précision et colère – mais aussi avec en bout de course une infinie tendresse – la complexité du lien parent-enfant dans le cadre de violences pédocriminelles. Ceci fait de son récit à la première personne un témoignage singulier et précis d’une réalité malheureusement très répandue.




