Cinéma – «A voix basse»
Une image qui te parle de moi :
« A voix basse » de Patricia Perez Fernandez et Heidi Hassan

Charlyne Genoud | «Je cherche une image. Je cherche une image qui te parle de moi » : ainsi s’entame la première des vidéo-lettres qu’envoie Patricia Pérez Fernàndez à Heidi Hassan. Sur des images du Rhône, sa voix over vient briser quinze ans de silence entre son amie et elle. Nées à l’aube des années huitante, les deux réalisatrices ont grandi à Cuba mais ont quitté leur pays pour s’installer chacune à un bout de l’Europe. Si le désir du cinéma sans contrainte les a poussées vers le vieux continent, l’émigration a empêché leur amitié et les films qu’elles projetaient de tourner ensemble. A media voz est ainsi la reconquête d’une amitié par les mots et par l’image, la reconquête d’une autre et de soi, car toutes deux répondent en vidéos à une unique question qu’elles semblent se poser tant à elles-mêmes qu’à l’autre : « Qui es-tu devenue ? ».
Le prix du départ
Ce que l’on devient dépend d’où l’on se trouve. Or fuir Cuba, c’est faire le choix de ne plus revenir : interdiction de mettre un pied sur l’île pendant les cinq premières années, puis droit de visite pour maximum dix jours, « comme les touristes » souligne Patricia. Partir de Cuba a donc été un choix définitif, tant pour leurs vies que pour leur lien. Il a fallu que l’une des deux entame le mouvement : Heidi n’est jamais rentrée d’un voyage aux Pays-Bas. La rupture violente d’amitié qui a été engendrée par cette fuite laisse évidemment des séquelles dans les lettres qu’elles échangent, l’une comportant par exemple ces mots durs : « Comment as-tu pu ignorer le privilège que fut notre rencontre ? ». Le cinéma verbalise et image : il réinterprète doublement et se fait ainsi motif de résilience. Mais leurs mots éveillent aussi dans chaque oreille ajouté à leur échange une conscience de la préciosité du lien. Et pas à pas, à voix basse, sont dites une myriade de belles formules de ce type, comme un songe murmuré qui berce et porte au-delà du film et de sa durée.
Silence européen
A voix basse, c’est le niveau sonore de l’Europe, que l’une des deux réalisatrices décrit comme vivant à sept décibels de moins que Cuba. La froide Europe enneigée est d’abord synonyme d’exotisme pour ces deux Cubaines. Mais passés les premiers mois la neige fond, et le vrai visage du continent et de son accueil compliqué apparait à leurs yeux. Plus globalement, les lettres parlent par instants de la perte d’une partie de soi en contexte migratoire. En s’éloignant des gens, des paysages et de climats connus, Patricia a l’impression de devenir une page blanche: elle disparait avec les choses qui lui sont familières. Approchant la quarantaine, la pression biologique s’ajoute au reste pour soulever une nouvelle question : comment enfanter loin de chez soi ? Quelles valeurs et quelle culture transmettre à des enfants qui seront de par leur lieu de naissance déjà si éloigné de soi ?
Des cliques sur REC
Une histoire d’amitié articulée autour d’images, qui sont aussi créatives que peuvent l’être des missives vidéos de deux réalisatrices obsédées par ce moyen d’expression. Si leur langage est celui du septième art dans ces lettres, les envois viennent souligner aussi à quel point elles parlent une langue commune et n’ont pas cessé de la parler l’une sans l’autre. Heidi Hassan conte par exemple sa rupture en face caméra, une rupture provoquée par cette obsession de l’image. Car chez elle, ces quinze dernières années, tout a été filmé, presque compulsivement. Garder une trace. Pour qui, pour quoi ? Certaines de leurs images s’adressent directement à l’autre avant même que soit fomenté le projet de ce film. Chaque clique sur REC apparait dès lors comme un
je t’aime refreiné.

« A voix basse » (A media voz, Heidi Hassan et Patricia Pérez Fernàndez, 2019)
Espagne, Cuba, France, suisse. 80’
Sortie mercredi 24 novembre au cinéma d’Oron
Bande-annonce: https://vimeo.com/494066410



