C’est à lire – Un livre poignant sur les « années sales » de la dictature militaire en Argentine

Ce roman, inspiré par des faits réels, relate les sanglantes années de la dictature militaire qui régna en Argentine de 1976 à 1983. C’est la guerre des Malouines (ou Falkland), îles britanniques envahies imprudemment par les généraux de la junte, et leur défaite face à la Royal Navy, qui mirent fin à cette période sombre. Mais il fallut des décennies pour que les tortionnaires argentins soient condamnés. On leur attribue en effet nombre d’exécutions sommaires et environ 30’000 « disparitions » de prisonniers, fusillés ou jetés d’avion vivants dans le Rio de la Plata. Sans compter 500 enfants enlevés à leurs parents exécutés et donnés à de « bonnes familles » proches de la junte. Le livre débute par l’arrestation de Claudia, une militante révolutionnaire du « Parti péroniste authentique », dès la date du coup d’Etat, et sa « disparition ». Est-elle morte ou encore vivante ?… Son mari Miguel, avec ses deux très jeunes enfants, a réussi à se réfugier en Suisse en 1978.
Le roman est aux confins de l’histoire familiale et de la grande Histoire. On assiste donc à la difficile acclimatation de Miguel, à l’intégration scolaire des deux fillettes privées de mère, jusqu’à leur adolescence et leur entrée à l’Université de Genève. Certaines notations sur la différence entre « l’esprit suisse » bien rangé et l’exubérance argentine sonnent très juste.
Mais ce qui fait l’intérêt principal du livre, c’est la quête de vérité de l’aînée Soledad sur le sort de sa mère « disparue ». Ce roman historique très intéressant cède parfois à la tentation de devenir un live d’histoire plutôt qu’une œuvre de fiction… Mais l’évocation de l’Argentine de 1946 à nos jours est à la fois précise, très bien informée et passionnante. Pour la bonne compréhension des choses, résumons cette période. De 1946 à 1955, Juan Domingo Peron gouverna l’Argentine. Certes admirateur de Mussolini et Franco, il introduisit de nombreuses réformes sociales qui le rendirent très populaire auprès des masses. Cela avec l’appui de sa femme Eva Peron (qui mourut en 1952 à 33 ans), figure charismatique vénérée par le peuple. Mais en 1955, un premier coup d’Etat militaire le renversa, et il partit en exil en Espagne. Commença alors en Argentine une période de répression et d’assassinats politiques, alors qu’apparaissaient une série de mouvements révolutionnaires, dont les fameux Monteneros, mais aussi des groupes péronistes d’extrême gauche, dont la ville industrielle et ouvrière de Cordoba fut le centre. En 1973, retour d’exil de Peron, qui mourut cependant l’année suivante. Sa seconde épouse Evita, de caractère faible, fut incapable d’enrayer la marche vers la dictature. C’est pendant ces années que Miguel et Claudia, désormais mariés par un « prêtre ouvrier », devinrent par étapes des militants révolutionnaires, dans un esprit soixante-huitard. Leur évolution nous est très bien montrée dans le roman. Notamment celle de Claudia, jeune-fille rangée de bonne famille, qui avait été choquée par les conditions de vie misérables des ouvriers agricoles, employés par les grands propriétaires fonciers comme coupeurs de canne à sucre.
Mais le 24 mars 1976, nouveau coup d’Etat des généraux et début d’une dictature sanglante qui allait durer jusqu’en 1983. Ce fut la période la plus sombre de l’histoire de l’Argentine, avec son cortège d’arrestations sommaires, de tortures, d’exécutions et de « disparitions » de militants de gauche. Un régime criminel encore pire que celui de Pinochet au Chili. Une résistance s’organisa néanmoins, notamment sous la forme des « Folles de la Place de Mai », des grands-mères qui réclamaient chaque jour des nouvelles de leurs proches « disparus ». Cette décennie nous est décrite dans tous ses détails, alors qu’une apparente « vie normale » continuait dans le pays, avec ses tangos et ses matches de foot…
Après la chute du régime, la justice mit longtemps à réagir. Les premières accusations de « crimes contre l’humanité » furent lancées par des tribunaux britanniques et espagnols, notamment le fameux juge Baltazar Garzon. Un premier procès contre les généraux argentins eut lieu en 1985… mais les condamnés furent amnistiés en 1995. Entre 2003 et 2005, annulation des lois d’amnistie sous Nestor Kirchner ! Et alors la justice argentine put enfin faire son travail, qui aboutit en 2016 à de lourdes condamnations. L’Argentine – et dans le livre Soledad – put enfin retrouver la paix. Le roman se termine par le long témoignage de Miguel devant la Cour.
A travers des personnages parfois ambigus mais tous attachants, les lectrices et lecteurs vont découvrir une page trop oubliée de l’Histoire. Alors même qu’en 2026 on commémore le 50e anniversaire des « années sales » en Argentine.
Kyra Dupont Troubetzkoy,
La disparue de Cordoba,
Ed. Favre, 2026, 275 p.


