C’est à lire – « Hors Champ »
de Marie-Hélène Lafon

Catherine Pujol, bénévole à la Bibliothèque du Jorat | Nous sommes dans le Cantal, un département de la « diagonale du vide » française, d’où la vie s’est retirée au fil du XXe siècle. Pas de grande ville, des villages de pierres. Une belle nature, verte et vallonée, au milieu des volcans éteints de l’Auvergne, terre d’élevage et de fromage depuis toujours.
C’est là qu’habitent les personnages de Marie-Hélène Lafon. Claire, le double de l’auteure, est partie étudier, travailler et « réussir » à Paris. Son frère Gilles exploite la ferme familiale. Leurs parents ne lui ont pas laissé le choix : c’était à lui de continuer, élevage, foin, on ne discutait pas l’ordre des choses. Tout oppose le frère et la soeur. Claire revient en vacances parce qu’elle aime les rivières, la forêt, tandis que Gilles est enfermé dans ses champs, cul-terreux de plus en plus misérable sous la férule de ses parents. Eux, ils sont là, sans nom. Le père, violent, parlant peu, et la mère qui contrarie les amours du garçon. Le bonheur n’est pas dans ces prés-là, c’est peu de le dire !
Frère et sœur prennent tour à tour la parole, traversant 50 ans de la vie de la ferme qui décline petit à petit. Comment tenir face à la crise agricole, à la multiplication des normes, à la baisse des revenus ? Sur quelle solidarité compter quand petit à petit tous baissent les bras ? « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi », répète Claire.
Mais nous, lecteurs de 2026, savons que beaucoup d’agriculteurs ne trouvent la porte de sortie que dans le suicide, et l’ombre de cette tentation plane sur le récit.
C’est toute la force de Marie-Hélène Lafon de nous emmener dans cette tragédie muette, avec une langue sèche, précise, une grande économie de mots – le roman est court – qui traduit si bien à la fois les silences et les tentatives de chacun pour s’en extraire.
Nous lisons une tragédie antique, loin de tout pittoresque : le père, la mère, le frère et la sœur, personnages assignés à leur place de toute éternité ; et en même temps nous comprenons la contingence, les changements du métier, les investissements nécessaires, une modernisation qui ne se fait pas, l’affaire qui périclite.
Peu d’action, mais la vie au jour le jour, une histoire racontée sans pathos, le roman nous renvoie aux bottes suspendues il y a peu sur les panneaux retournés de nos régions.
Bibliothèque publique du Jorat
Le mardi 15-18h, mercredi 14-17h, jeudi 19-21h
« Hors champ » de Marie-Hélène Lafon, aux Editions Buchet-Chastel, 2026


