Belle redécouverte du peintre Hans Emmenegger 1866 – 1940

25 juin – 31 octobre 2021 – A la Fondation de l’Hermitage

Pierre Jeanneret | La plupart de nos lectrices et lecteurs ignorent sans doute jusqu’au nom de Hans Emmenegger (1866-1940). C’était aussi notre cas ! Quasi inconnu en Suisse romande, il est très peu présent dans les grands musées de Suisse alémanique. C’est grâce à un ensemble de prêts, dont la plupart proviennent du Kunstmuseum de Lucerne, que nous avons la chance de découvrir une œuvre picturale remarquable. L’exposition propose une centaine de tableaux : ceux d’Emmenegger, avec lesquels dialoguent ceux d’autres artistes contemporains – Cuno Amiet, Giovanni Giacometti, Félix Vallotton – qu’il a connus à Paris lors de sa formation. Elle fait aussi une place à des artistes vivants inspirés par l’œuvre du maître lucernois. On peut voir d’abord les toiles de jeunesse. Hans Emmenegger s’essaie alors à tous les genres, dans une veine parfois impressionniste. Il abandonnera rapidement le portrait pour se consacrer uniquement au paysage et à la nature morte. Il est fortement influencé par Arnold Böcklin, qu’il considère comme son dieu! Mais il reprendra les thèmes de ce dernier, plutôt que le fatras symboliste, mythologique et antiquisant de Böcklin. La grande salle du rez-de-chaussée de l’Hermitage offre donc un superbe ensemble de paysages, surtout italiens, très épurés et stylisés. Il s’en dégage un sentiment de mélancolie et de solitude, reflet de celle de l’artiste, un grand solitaire. Mais aussi quelque chose d’étrange et angoissant: la villa toscane a les volets fermés, il n’y a pas de présence humaine, les cyprès chers à Böcklin font penser à l’entourage d’un tombeau. Pendant une courte période, à la fin du 19e siècle, Emmenegger peint des motifs suggérés par la paléontologie, qui le passionne et qui connaît alors de grandes avancées scientifiques. Dans « Période jurassique » (1895), il ne craint pas de représenter des dinosaures. Il s’inspire aussi du récit germanique des « Nibelungen » et de « Wagner », qu’il admire, pour peindre le moment qui précède le meurtre de Siegfried. Après 1903, il retourne en Suisse centrale et va vivre toute la deuxième partie de sa vie dans son village d’Emmen. Solitaire, on l’a dit, il participe cependant activement à la vie culturelle lucernoise. Il se consacre pleinement aux paysages suisses, en renouvelant ce genre artistique. Dans un tableau très significatif, « Hochwart », il peint non depuis le sommet de la colline qui permettrait de contempler un paysage alpestre grandiose à la Hodler, mais en contrebas de celle-ci, surmontée par un unique arbre dépourvu de feuilles. Il dramatise aussi la nature avec des jeux d’ombres quasi fantastiques.

Le premier étage de la villa permet de contempler une série de toiles superbes axées sur le thème de la fonte des neiges. On retrouve chez Emmenegger quelque chose du divisionnisme de Segantini et de Giovanni Giacometti, mais de manière moins réaliste. Les ombres invitent aussi à une réflexion sur le temps (dans les deux sens du terme) qui passe. L’artiste a d’ailleurs accompagné toute son œuvre de notations météorologiques. Il s’intéressait aussi beaucoup à la photographie. Ce que montrent deux petits tableaux du second étage, où le regard d’en haut sur des maisons de Lucerne est réellement photographique. La visite continue au sous-sol de la villa, où est présenté un bel ensemble de natures mortes, aux thèmes apparemment banals: des légumes (notamment des courges), des fruits, des fleurs, des objets. Les formes très épurées font songer à la peinture de Morandi. Puis une grande salle est consacrée à des intérieurs de forêts des années 1920-30. Rompant avec une approche traditionnelle très naturaliste, Hans Emmenegger est proche de l’abstraction. Ses troncs nus, ses fonds sombres sont presque inquiétants: une forêt dont on ne pourrait pas sortir…

Enfin l’exposition s’intéresse aux représentations de lacs de montagne et de nuages. Elle se concentre sur la recherche par l’artiste, dès 1915, d’un « nouveau principe » qui permettrait de rendre le mouvement. On est proche des futuristes : mais alors que ceux-ci s’intéressaient prioritairement à la machine, à l’industrie, à l’automobile, à la vitesse, Hans Emmenegger, lui, voulait montrer le mouvement dans la nature. Avec une exception : son extraordinaire tableau intitulé « Danseur russe tournoyant sur lui-même », qui date de 1927. La visite se termine sur une toile remarquable, « Petit bateau à vapeur se reflétant sur l’eau », au degré d’abstraction très fort. C’est donc à un parcours à travers une œuvre variée et fort belle que nous convie cette exposition originale de la Fondation de l’Hermitage. Celle-ci a par ailleurs initié une collaboration avec l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) : des étudiants ont réalisé plusieurs vidéos que leur a inspirées l’œuvre de Hans Emmenegger.