Vitiviniculture – Le vignoble vaudois dans la tourmente


Le secteur vitivinicole vaudois, déjà durement secoué par le déséquilibre entre l’offre et la demande, accuse le coup : le groupe Schenk SA, le plus important acteur viticole du canton, a annoncé, la semaine dernière, qu’il renonçait à prendre en charge tout ou partie de la vendange 2026. Il explique disposer de réserves qu’il ne parvient plus à écouler, alors que la baisse de la consommation de vin se poursuit. Cette mesure drastique frappe de plein fouet quelque 200 vignerons vaudois, certains déjà en grande difficulté.
La Communauté interprofessionnelle du vin vaudois (CIVV) a aussitôt régi par un communiqué sous forme de SOS, sous la plume de son président, Olivier Mark. Manifestement exaspéré, il a laissé libre cours à son impatience, exigeant des actions d’urgence, mais surtout le paiement des aides de 27,3 millions de francs, promises à la fois par le canton (17 millions de francs pour la période 2025-2028) et la Confédération. Le début des versements s’est manifestement enlisé dans des processus administratifs et législatifs. « L’avenir de notre viticulture, de nombreux emplois, de notre patrimoine, de nos paysages viticoles se joue actuellement », proclame-t-il avec force.
Président de la Fédération vigneronne vaudoise (FVV), l’une des composantes de la CIVV, François Montet dit partager les craintes et l’impatience d’Olivier Mark. Selon lui, le secteur traverse bel et bien « une crise majeure ». Il nous avoue cependant ne pas avoir été totalement surpris par la décision de la maison Schenk. « Il fallait s’y attendre, compte tenu de la situation du marché. Et je crains, comme cela s’est déjà produit dans le passé, que d’autres acheteurs, plus modestes, s’engouffrent dans la brèche. Les vignerons vont devoir frapper à d’autres portes. Mais ils risquent bien de se retrouver avec une bonne partie de leur production sur les bras… », présage-t-il amèrement.
Avec son frère Henri, François Montet exploite le domaine qui porte leur nom, à Blonay, en Lavaux. Les restrictions du groupe Schenk le concerne directement : « Oui ! A peu près un septième de notre production est habituellement destinée à cette maison… Nous allons devoir chercher d’autres solutions » Il ajoute : « Actuellement, lorsque je me lève le matin et que je vais travailler sur certaines parcelles que je loue, je le fais à perte. Les aides promises sont indispensables pour que le redimensionnement des vignes ne se fasse pas de manière anarchique, mais dans le respect de l’environnement, de l’économie et du patrimoine. »

Pour mémoire, les plans et aides annoncés par le canton et la Confédération doivent permettre d’éviter les faillites immédiates, mais surtout faciliter la transmission des domaines et soutenir les jeunes vignerons pour assurer la pérennité du patrimoine viticole cantonal ; financer la modernisation des infrastructures, via des crédits d’investissement à taux préférentiel ; investir dans la sélection de cépages plus résistants et le développement de pratiques durables ; renforcer la promotion des vins vaudois et organiser l’arrachage des parcelles les moins rentables ou les moins adaptées au marché. Il est question officieusement de 10 % des surfaces actuelles.
Jeudi dernier, interrogée par la RTS, la conseillère d’Etat Valérie Dittli s’est voulue rassurante, insistant sur le fait que les mesures étaient bel et bien en cours. Elle a cependant reconnu que certaines d’entre-elles dépendaient de la seule Confédération. Elle a annoncé en outre l’ouverture imminente d’un guichet pour permettre aux professionnels qui le souhaitent de s’inscrire à des programmes de reconversion pour passer, sur certaines parcelles, à des cultures alternatives
Y a-t-il des familles vigneronnes en grande difficulté dans notre région ? Pour l’immédiat, la discrétion est de mise ! « Personne ne m’en a parlé… Et je n’ai pas encore de carte sur un éventuel plan d’arrachage. Sans doute concernera-t-il prioritairement des parcelles récentes », nous a par exemple confié André Bélard, le président des Vins des Saint-Saphorin qui dirige son domaine des Dryades. Dans ce contexte morose, lui ne veut pas céder au pessimisme. « Nous avons la chance de travailler dans une région classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Au-delà des aides, il nous appartient aussi de trouver des solutions innovantes et de nous faire connaître », déclare-t-il.
Reste la rude concurrence des vins étrangers. Certains de nos lecteurs ont été surpris de les voir couler à flot lors de certaines manifestations « officielles » organisées dans notre coin de pays. « Le marché suisse est très cosmopolite, avec des communautés qui privilégient les vins de leurs pays d’origine. C’est compréhensible ! Mais il faut savoir que l’Italie dépense annuellement 19 millions de francs pour promouvoir ses vins en Suisse… Sans même parler des Français ou des Espagnols. Nous, nous n’avons même pas la moitié de cette somme pour notre promotion », constate François Montet.
Il conclut : « Bien-sûr, nos vins sont parfois plus chers. Mais il appartient à nos restaurateurs et à nos consommateurs de savoir se montrer un peu plus chauvins. Avec ou sans aide, ce sont eux qui auront le dernier mot. Sans leur ferme soutien, certains de nos vignobles finiront par disparaître. »


